L'annonce d'une hausse de salaire est en général une bonne nouvelle. Pas pour les cadres des CFF. Elle a soulevé un tollé général, suite à la divulgation de leur rémunération. Du coup, le socialiste, Benedikt Weibel, président de la direction d'entreprise, a demandé à son conseil d'administration de maintenir le même niveau salarial, soit 368 000 francs, plus 100 000 francs de prime, au lieu d'un revenu qui aurait pu grimper, théoriquement, jusqu'à 720 000 francs. Le président du conseil d'administration, Thierry Lalive d'Epiney, s'explique sur la politique salariale de l'entreprise.

Le Temps: Quelle est votre rémunération en tant que président du conseil d'administration des CFF?

Thierry Lalive d'Epiney: Le Conseil fédéral a choisi les membres du conseil d'administration des CFF pour leurs compétences personnelles et professionnelles. Mon expérience internationale dans les grandes entreprises et le sauvetage des emplois dans les usines d'aciérie de Gerlafingen (ex-Von Roll) ont été déterminants. J'ai laissé tomber des mandats pour consacrer 50% de mon temps aux CFF, soit cent jours par an. La somme de 2500 francs par jour pour tous les administrateurs a été discutée avec le Conseil fédéral.

– Pourquoi avoir quitté en partie le secteur privé, qui rémunère mieux, pour vous occuper du public?

– Le mandat des CFF est très intéressant depuis que le Parlement a décidé de libéraliser les CFF. Désormais, ils doivent être gérés comme une entreprise privée. La question du salaire n'a pas été ma motivation première pour prendre ce mandat. En tant qu'ingénieur, travailler pour les CFF est une tâche fascinante. En outre, les objectifs fixés par le Conseil fédéral sont tellement élevés qu'il s'agit d'un réel défi.

– Le conseil d'administration des CFF est-il vraiment dépolitisé?

– Oui, il l'est. Tous les membres du conseil d'administration sont nouveaux, à l'exception de Monsieur Ulrich Sinzig, qui faisait déjà partie du conseil. Ils ont été choisis pour leurs compétences professionnelles. Nous avons des discussions très constructives, sans avis politiques. Nous cherchons la meilleure solution pour l'entreprise.

– Le Conseil fédéral va dicter des objectifs stratégiques pour Swisscom, La Poste et les CFF. Se mêlera-t-il de la politique salariale des cadres?

– Les objectifs fixés sont déjà très élevés et complexes. Nous sommes en bonne voie pour les réaliser. Si la politique veut les changer, c'est de sa compétence, mais il ne faut pas que cela empêche les CFF d'être compétitifs. Nos concurrents ne font pas de sentiments. La concurrence est de plus en plus rude, notamment dans le transport des marchandises. Nous nous préparons à la bataille en allant aussi chasser à l'étranger. Jusqu'à présent, le Conseil fédéral et le parlement ont pris des décisions adéquates. Nous avons une lourde responsabilité par rapport aux objectifs fixés, mais nous avons aussi des droits.

– Si vous ne pouvez pas garder d'autonomie décisionnelle pour fixer les salaires, allez-vous rester président du conseil d'administration?

– La question est hypothétique. Les responsabilités sont clairement définies. L'entreprise doit rester compétitive.

– Vous avez accepté de revoir à la baisse le salaire de Benedikt Weibel, président de la direction d'entreprise des CFF. Les autres membres de la direction ont-ils fait la même demande?

– Chacun des membres a un contrat individuel, très correct. Il n'y a aucune nécessité de faire des modifications. Il y a plus d'un an, les salaires n'étaient pas conformes au marché. Nous étions tout à fait conscients que c'était quelque chose de délicat. Nous avons donc fait appel à un institut pour nous faire une idée. Nous avons diminué de 20% la rémunération suite à cette étude. De son côté, le Département fédéral des finances (DFF) a fait la même chose. Il a constaté en effet que la rémunération était de 30 à 50% plus basse que les salaires de nos homologues ailleurs en Europe. Du coup, le conseil d'administration a été confirmé dans sa décision par le DFF. Benedikt Weibel est un cas spécial.

– La rémunération par les bonus dans l'économie privée est directement liée à la performance des titres cotés en Bourse. Il n'est pas possible de faire un tel calcul pour les CFF. Comment calculez-vous les primes pour vos cadres?

– Nous avons notre propre système de mesures: la satisfaction de la clientèle, du personnel, la ponctualité, la sécurité et les résultats financiers. Nous sommes sortis des chiffres rouges. Les subventions des pouvoirs publics ont diminué de 200 millions de francs, ce qui soulage indirectement les contribuables.

– Est-ce qu'un jour les CFF – aujourd'hui société anonyme – vont être privatisés?

– Il est important que les CFF puissent se comporter comme une société pour rivaliser sur les marchés, tant du rail que de la route dans le trafic des marchandises. Il est important de pouvoir agir sur un marché libéralisé. Notre point fort réside dans le fait que la Confédération est un actionnaire constant, avec des objectifs clairs.

– Comment voyez-vous l'évolution du rail en Europe?

– La concurrence sera toujours plus rude. Par exemple, les cantons pourront soumettre le trafic régional (RER/ ex-omnibus) à d'autres acteurs que nous. Il va falloir se battre pour remporter ces marchés.

– Le fait que la Suisse ne soit pas membre de la Communauté européenne pose-t-il de réels problèmes pour vous?

– Notre plus grand problème est la libéralisation du rail en Europe. La Scandinavie et la Grande-Bretagne sont déjà très avancées. Avec les accords bilatéraux, nous avons d'assez bonnes cartes pour entrer dans la compétition européenne.

Propos recueillis par May Piaget