Steve Rader, 45 ans, et sa femme Meryl, 48 ans, s'estiment «chanceux, heureux, comblés». Mariés depuis dix ans, ils partageaient un objectif commun: fonder une famille, posséder une maison confortable dans un environnement agréable, doté d'un bon système scolaire, prendre racine. Le rêve américain. Un rêve coûteux, quand on appartient à la classe moyenne. Qui comporte des risques, qui suppose surtout qu'on garde en permanence ses manches retroussées, jusqu'à une retraite tardive.

Leur maison à Westfield, New Jersey, à une heure de train de Manhattan, paraît de dimensions modestes vue de l'extérieur. Construite il y a une quarantaine d'années sur des demi-niveaux, elle est en fait spacieuse, avec coin à manger, salon, living room, terrasse en bois au soleil, jardin. Chelsea, 7 ans, et Zoe, 5 ans, ont chacune leur chambre, une salle de bain pour elles deux, et une salle de jeux regorgeant de poupées et de jouets. Outre leur chambre à coucher avec coin TV et salle d'eau personnelle, Steve et Meryl ont tous deux un bureau au rez: elle travaille en indépendante environ 15 heures par semaine, sur mandats de grandes agences de relations publiques, dans le domaine de la consommation.

Sur le point de changer de job – il va rejoindre Axiom, la société qui travaille sous licence de Wenger Products, représentants du célèbre couteau suisse et ses nombreux accessoires à la gloire de notre drapeau –, Steve entre deux voyages sera désormais principalement basé à la maison. «La plupart des compagnies de pointe exigent de la flexibilité. Elles estiment qu'il ne doit plus y avoir de barrière entre l'activité professionnelle et le domicile. Vous devez pouvoir être appelé à travailler à n'importe quel moment. Un peu comme le paysan sur son domaine.»

Ce fils d'un fermier de l'Ohio, avec un pied familial dans l'immobilier, a une formation en marketing. Il a été employé pendant quinze ans par Fortune Brands, dans la vente de matériel informatique. En automne 1999, il était déplacé de Chicago à Silicon Valley, au moment le plus chaud du boom high-tech, avec un revenu annuel de 250 000 dollars.

Diplômée en communication et expérimentée, Meryl, qui venait de mettre au monde sa première fille, a eu le choix entre six ou sept propositions d'emploi: les PR (relations publiques) flambaient. Comme les salaires: une secrétaire sortant du «college» réclamait 70 000 dollars par an – et les obtenait. Les sociétés poussaient comme des champignons. «Les maisons d'habitation convenables dans un bon district – d'ailleurs rares – allaient chercher dans les 2 millions. Nous n'avions trouvé à louer qu'un tout petit cottage, pour 3300 dollars par mois, se souvient Steve. Il fallait attendre des mois pour acheter une BMW; les nannies – les bonnes d'enfants – coûtaient 15 dollars de l'heure.»

Six mois après l'arrivée des Rader en Californie, en mars 2000, la bulle se dégonflait, le Nasdaq était en chute libre. Encore quelques mois et Kensington, la division technique de Fortune Brands qui occupait Steve, était mise en vente. Il perdait son job. Le coût de la vie, le logement, les impôts, les assurances, eux, restaient exorbitants sur la côte Ouest par rapport au reste du pays. La famille devait bouger si elle voulait rattraper son rêve.

«L'homme qui se marie épouse aussi la famille de sa femme», estime Steve. Meryl a les siens au New Jersey. Puisqu'il était voué à voyager par métier, c'est donc au New Jersey qu'il fallait aller s'installer. Après quinze ans dans la même compagnie, les acquis de Steve permettaient de voir venir. De chercher une maison, d'y établir la petite famille désormais agrandie par une deuxième enfant. Pendant cinq mois encore, tandis que Meryl prenait un an de congé pour organiser leur nouvelle vie, Steve allait faire chaque semaine le trajet entre la côte Est et la Californie.

Le 11 septembre 2001, parce que Chelsea avait son premier jour d'école, il renonça au vol American Airlines de 8 heures du matin – le vol qui devait s'écraser dans un champ de Pennsylvanie en route vers le Capitole ou la Maison-Blanche, tandis que les tours du World Trade Center s'effondraient à la pointe de Manhattan.

«Nous avons eu la chance d'acheter en juillet, avant la tragédie. Après le 11 septembre, le coût de l'immobilier a beaucoup augmenté. Nous n'aurions plus eu les moyens d'acheter à Westfield», indique Steve. En revanche, il a pu prendre son temps pour trouver un poste de vice-président des ventes et marketing chez Samsung.

Les charges sur une famille de quatre personnes, de classe moyenne, propriétaire d'une maison comme les Rader, sont lourdes. «Les gens qui veulent vivre bien, dans un district tranquille et sûr, ont besoin de deux revenus», souligne Meryl qui a repris du travail à temps partiel. A eux deux, ils gagnent un peu plus de 150 000 dollars, trois fois au moins le revenu d'une famille de quatre personnes de la classe moyenne américaine sur l'ensemble du pays – mais proche du revenu new-yorkais moyen d'une famille équivalente. Trente-huit pour cent du salaire de Steve part aux impôts fédéraux et d'Etat, dans son plan de retraite – le fameux «401k» – l'assurance maladie et la sécurité sociale, contre 32% du revenu de Meryl.

Là encore, les Rader s'estiment chanceux eu égard aux plus de 40 millions de leurs compatriotes non assurés. Steve bénéficie d'une assurance maladie qui couvre les frais médicaux, pharmaceutiques et dentaires de toute la famille, prise en charge par la société qui l'emploie. Outre une participation modeste pour chaque consultation et ordonnance, il ne lui en coûte que 100 dollars par mois. Une paille, comparée aux 12 à 18 000 dollars qu'il devrait débourser annuellement pour les mêmes avantages s'il était à son compte. «Dans la recherche d'un emploi, l'assurance maladie compte aujourd'hui autant que le salaire qu'on vous offre», fait-il. Certaines entreprises n'assurent pas leur personnel, ou y ont renoncé sous la pression des coûts en ascension permanente. Ainsi Wal Mart, la chaîne nationale de magasins de grande surface, emploie de préférence un personnel à mi-temps pour n'avoir pas à payer le health care.

Cotiser à la Sécurité sociale est obligatoire à partir d'un revenu de 20 000 dollars. Elle assure, à partir de 67 ans et avec un salaire plafonné à 80 000 dollars, une pleine rente annuelle d'environ 21 000 dollars, réduite en proportion si la retraite est prise à 59, 62 ou 65 ans. Raison pour laquelle il importe de prévoir l'avenir par une épargne vieillesse personnelle substantielle – notre 3e pilier. Un système a été mis en place il y a 15-20 ans qui, à l'instar de ce qu'offre la Suisse, permet de constituer une épargne déductible du revenu imposable jusqu'à l'âge de la retraite. Cette épargne de 14 000 dollars maximum est assurée par Steve.

Lui et Meryl commenceront à économiser pour le «college» – l'université – de Chelsea et Zoe d'ici à deux ans. Il faut s'y prendre tôt. Les frais d'écolage et d'entretien augmentent en outre chaque année (11% cette année, pour les établissements publics, 5,7% pour les privés, soit aujourd'hui un montant moyen annuel de 5000 dollars pendant quatre ans dans le public, et 20 000 dans le privé).

Comme pour le 401k, ils investiront cet argent dans des placements à bas risque, des obligations et des mutual funds libres d'impôts. Steve suit attentivement les fluctuations du marché. Le couple consulte aussi tous les cinq ans un conseiller financier indépendant qui, pour des honoraires de 750 dollars, consacre deux heures à l'analyse de leur plan d'investissement.

Le gros poste au budget des Rader, pour l'instant, est celui des hypothèques. Parce que, ayant à leur âge des économies, ils ont pu faire une mise de fonds propres de 40% sur la valeur d'achat de leur maison achetée un peu moins de 480 000 dollars, leur hypothèque en premier rang ne coûte que 2800 dollars mensuels, impôt immobilier compris. La sagesse héritée des grands-parents Rader veut qu'on ne consacre pas plus de 28% de son revenu au logement.

«Aujourd'hui, c'est courant que certaines familles, voire des mères seules avec enfants, y consacrent jusqu'à 40%», indique Steve. «Pour nous, ajoute-t-il, c'est la rénovation de la maison qui nous coûte le plus. Le prix de la main-d'œuvre est considérable, ainsi que celui de l'équipement. Vous éternuez dans votre maison, et ça vous coûte des centaines de dollars. Nous avons donc dû souscrire un deuxième emprunt, à un taux plus élevé.»

Malgré la hausse des coûts de la santé et de l'éducation, malgré le prix du gaz et de l'électricité qui augmente, pour ne rien dire de l'essence, malgré la taxe d'Etat de 7,5% sur toute dépense de consommation au New Jersey, l'inflation reste plus ou moins contenue. «Le prix des ordinateurs, des vêtements, de la nourriture reste stable, constate encore Steve. Les shopping centers sont bondés. L'économie marche bien.»

En plein accord, le couple votera Kerry, le 2 novembre. «Je ne pardonne pas à George Bush la guerre en Irak, ni le déficit dans lequel il a plongé le pays», déclare Steve, qui s'affirme indépendant politiquement. Mais qui observe, consterné, la haine qui anime les partisans des deux camps, même parmi leurs proches voisins et amis.

Si chacun a sa voiture – Steve un SUV Lexus, Meryl un mini van Toyota – les Rader passent les vacances à la maison, en famille. Au mieux, ils louent une maison pour une semaine au bord de la mer toute proche. Leur luxe? Il joue de la guitare, compose des chansons et s'amuse dans son mini studio d'enregistrement au sous-sol. Elle prend de longs bains en lisant des romans. Une ou deux fois par mois, ils vont dîner, puis voir un film. La baby-sitter leur coûte entre 40 et 50 dollars pour la soirée.

Mais ils en ont besoin: ces tête-à-tête prolongent le souvenir de leur rencontre, le 28 août 1994, à 17 h 30 à Chicago. Une blind date arrangée par un ami commun. «J'ai compris tout de suite que nous étions faits l'un pour l'autre, raconte Steve. Mais j'ai mis un an à l'en convaincre.» Désormais convaincue et paraissant comblée, Meryl sourit.