Energies

Le champion romand du biocarburant tire la sonnette d’alarme

La chute des prix du pétrole pousse les fabricants suisses de biodiesel à ne plus raffiner localement. Ils exportent les huiles de fritures helvétiques, parfois aux antipodes, pour importer ensuite le produit transformé. Un calcul incohérent en termes de bilan carbone

Le biodiesel suisse se meurt. «C’est un désastre: le public et la Confédération n’ont semble-t-il aucune idée de ce qui se prépare», relève Vincent Chapel, qui a pris son bâton de pèlerin pour sensibiliser la population et les autorités fédérales à logique intrinsèque des énergies renouvelables, concept qu’il considère aujourd’hui comme bafoué. Selon le président et administrateur d’Helvetia Environnement, groupe né à Genève en 2005 et qui est devenu – via des acquisitions – le leader romand dans la gestion et la revalorisation des déchets (240 employés pour 80 millions de chiffre d’affaires annuel), le marché du carburant alternatif au pétrole est en plein essor. Pourtant, les acteurs helvétiques de cette industrie encore largement atomisée, mais qui compte deux autres PME de taille régionale (le Zurichois Thommen et le Vaudois Barec), sont incités à stopper leur production. Faute de volonté politique et de conditions économiques favorables pour fabriquer du biocarburant local.

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Au cœur du débat: le KliK, soit un mécanisme complexe de subsides mis en place en 2013 par l’Union pétrolière suisse. Pour répondre à leur obligation légale de compenser les émissions de CO2 issues du commerce d’énergies fossiles, Shell, BP et autres Socar se sont engagés – via une Fondation – à soutenir les énergies vertes à hauteur de 900 millions de francs sur environ dix ans. Un pactole qu’ils distillent au compte-gouttes, avec parfois des retards de 18 mois, entraînant chez les acteurs nationaux qui dépendent exclusivement de cette manne des difficultés à gérer leur trésorerie. Voilà pour le contexte.

Fuite de matière première

L’enjeu du moment porte sur une enveloppe annuelle de 125 millions de francs, dévolue à 30 projets durables. «Une partie de ce montant est redistribuée indistinctement aux producteurs locaux et aux importateurs de biocarburants», précise Jean-Pierre Passerat, président et administrateur de Léman Bio Energie, filiale d’Helvetia Environnement. Avec la chute des prix du pétrole, l’offre suisse de biofuel, dont le coût de production oscille autour des 90 centimes le litre – soit jusqu’à dix fois plus que le prix d’extraction d’hydrocarbures dans les pays du Golfe –, ne tient plus du tout la route. «L’industrie helvétique du biodiesel est amenée à cesser ses activités, exportant la majeure partie de l’huile végétale à disposition, au Venezuela, au Chili, en Grande-Bretagne, en Allemagne ou encore en Hollande, pour ensuite importer de ces pays le produit une fois raffiné, à environ 65 centimes le litre», déplore Vincent Chapel. Le procédé permet aux producteurs étrangers, appartenant généralement à la filière des majors pétrolières, de toucher au passage l’aide prévue par le KliK. «Ce qui est irrationnel, vu le bilan carbone induit par le transport de combustible vert produit hors de nos frontières» souligne-t-il.

Comment faire pour rester cohérents et pas simplement se donner bonne conscience? «Bien qu’ayant le mérite d’exister, le KliK devrait être amélioré. En intégrant par exemple dans le calcul des subventions la composante carbone, soit l’énergie grise induite par la délocalisation de la production de carburant neutre», résume Jean-Pierre Passerat, qui plaide parallèlement pour un dispositif de soutien adapté aux fluctuations des prix du brut.

Parangon de l’économie circulaire

Aujourd’hui, la Suisse importe les 90% de ses besoins en additif biologique non alimentaire que l’on peut mélanger à du carburant fossile pour faire fonctionner des voitures ou des chaudières domestiques. «La production locale sera toujours insuffisante au vu de la demande. Il faut donc maintenir cette filière étrangère, mais en poussant l’offre nationale à 30%», suggère Jean-Pierre Passerat. Le spécialiste du biogazole en appelle à une prise de conscience de la population, afin d’infléchir la politique des pétroliers cautionnée par la Confédération qui, selon lui, est en train de tuer le gisement helvétique.

Léman Bio Energie est le leader romand du biodiesel issu d’huiles de friture récoltées directement dans les restaurants de la région. La Suisse dispose de 50 millions de tonnes de matière grasse recyclée, sur les 100 millions de tonnes consommées chaque année à l’échelle nationale, d'après Jean-Pierre Passerat. Dans les cuves de son usine à Etoy (VD), la filiale d’Helvetia Environnement valorise jusqu’à 5 millions de m³ d’huile usagée. Ses activités viennent boucler la chaîne de valeur du déchet (collecte, tri et réutilisation pour produire de l’énergie) mise en place par sa maison mère, à travers deux autres entités que sont Transvoirie et Sogetri.

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