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Les «chat rooms» censurés pour éviter toute nouvelle tricherie

UBS a décidé d’interdire l’usage de certaines messageries instantanées à ses traders. D’autres établissements pourraient suivre le mouvement

«Si tu maintiens le 6M [ndlr: le Libor en yens à six mois], je vais faire un putain d’énorme deal avec toi. Genre un deal à 50 milliards de dollars. J’ai besoin que tu le maintiennes le plus bas possible… si tu fais ça… je te paie, tu sais, 50 000 dollars, 100 000 dollars… ce que tu veux… Je suis un homme de parole.» En décembre 2012, les rapports des régulateurs financiers suisse, américain et britannique avaient montré comment des traders d’UBS s’accordaient, par messages interposés, pour manipuler les taux d’intérêt interbancaires.

Onze mois plus tard – et alors que des enquêtes internationales portent désormais sur de possibles manipulations du marché des changes et de celui du pétrole –, la grande banque suisse a décidé d’agir. Dans une note interne diffusée cette semaine au sein de sa banque d’investissement, et consultée par Le Temps, UBS annonce à ses collaborateurs la mise en place de mesures visant à mieux encadrer les «chat rooms», ces plateformes en ligne où les traders négocient les prix entre eux, passent des ordres et refont aussi le match de foot de la veille.

UBS a ainsi décidé d’interdire à ses traders l’utilisation des «social chat rooms», soit les espaces de dialogue à plusieurs. La sentence est la même pour les groupes de discussion ouverts avec d’autres établissements bancaires («Multi Bank/dealer rooms»). Sauf exception, ceux-ci sont désormais bannis. En fin de compte, seules les discussions en ligne avec des clients restent autorisées. A condition toutefois ­qu’elles aient été préalablement approuvées par un manager de la banque. Un manager qui devra suivre les échanges en permanence et intervenir en qualité de «modérateur» si besoin. Et la banque d’avertir: «toute violation pouvant conduire à des actions disciplinaires, renvoi compris».

Une mesure contestée

Alors que les messages électroniques sont systématiquement scrutés par les régulateurs lors d’enquêtes sur de supposées manipulations, d’autres banques pourraient suivre l’exemple d’UBS. Selon la presse anglo-saxonne, plusieurs grands établissements, dont JPMorgan, réfléchissent actuellement à la possibilité d’interdire l’usage de «chat rooms» à leurs traders. Premier visé: Instant Bloomberg, le service de messagerie du géant financier américain. Contactée, Credit Suisse s’est refusée à faire tout commentaire sur le sujet.

Pour Rosa Abrantes-Metz, professeure à la Stern School of Business de l’Université de New York et au Global Economics Group et l’une des premières à s’être penchée sur les manipulations du Libor, de telles mesures risquent de n’avoir que très peu d’effets. «Si la manière même dont sont fixés les benchmarks n’est pas entièrement revue, permettant ainsi toujours d’en abuser, alors les traders trouveront d’autres moyens de communiquer entre eux», prévient-elle. Et donc de tricher. Selon elle, il serait d’ailleurs préjudiciable d’interdire des échanges qui demeurent «très importants pour de nombreuses raisons».

Un point de vue partagé par un Genevois spécialisé dans le négoce d’obligations convertibles. Selon lui, bannir les messageries instantanées au sein des banques serait même une grande erreur. «Il est pratiquement impossible d’exercer notre métier sans recourir au Bloomberg Chat, explique-t-il. Ce système permet à la fois de confirmer des prix, ce qu’il est compliqué de faire par téléphone étant donné l’emploi du temps des traders, et de passer des ordres. Mais surtout, poursuit-il, les messages envoyés par Bloomberg, contrairement aux e-mails qui peuvent être édités après coup, ont une valeur légale.»

Ainsi, que ce soit pour un ordre d’achat ou un appel à tricher, plus rien ne peut être effacé une fois pressé le bouton «enter». Une trace indélébile utile pour les régulateurs comme pour les banques.

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