Le chemin du couple sino-russe est semé d’embûches

Diplomatie Moscou et Pékin peinent à harmoniser leurs intérêts économiques

Les investissements chinois en Russie ont chuté de 25% sur le premier semestre, mais ils progressent dans d’autres pays

Des chiffres viennent contredire les annonces du Kremlin sur le rapprochement économique avec son grand allié oriental. Les investissements chinois en Russie ont chuté de 25% sur le premier semestre de cette année en glissement annuel, a signalé la semaine dernière le Ministère du commerce chinois. Dans le même temps, les investissements chinois à l’étranger ont pourtant progressé de 30%.

Fâché avec l’Occident, le Kremlin s’efforce de sortir de l’isolation diplomatique en se tournant vers la Chine, son second partenaire commercial après l’Union européenne. Mais si l’intérêt mutuel est évident, il est aussi fortement asymétrique, soulignent les économistes. Car la Russie n’est que le 10e partenaire commercial de la Chine.

«Les Chinois se méfient de la Russie, qu’ils considèrent comme une économie très instable, note Alexeï Maslov, spécialiste de la Chine à l’Ecole des hautes études en sciences économiques à Moscou. La Chine préfère attendre et observer la tournure des événements en Russie.» Conséquence: les annonces de contrats s’empilent, mais les projets tardent à se concrétiser. Le Kremlin veut pourtant aller vite, car l’économie russe bat de l’aile, souffrant essentiellement des sanctions financières et de la chute du cours du pétrole, sa principale exportation. Pressée de diversifier son économie, la Russie aimerait relancer son industrie, en y insufflant des capitaux et des nouvelles technologies.

Sur ce point, les désirs mutuels ne se rencontrent pas. Moscou a ainsi offert 56 grands projets aux investisseurs chinois – dans la construction d’infrastructures portuaires et ferroviaires, l’immobilier, l’exploitation d’hydrocarbures ou l’industrie des hautes technologies – qui n’ont, pour l’heure, suscité aucun intérêt. Plusieurs raisons sont mises en avant. «D’une part, la Russie souffre d’une mauvaise réputation à cause des stéréotypes sur la corruption et de son climat d’investissement défavorable, note Alexeï Maslov. D’autre part, les Chinois trouvent plus profitable d’écouler leurs produits finis sur le marché russe plutôt que d’y localiser la production, comme le voudraient les Russes.» L’expert critique également la mauvaise préparation des projets, trop imprécis en termes de retours sur investissement. «Au final, je pense que moins de 10% des investissements chinois annoncés seront effectivement réalisés», conclut Maslov.

Pékin s’intéresse principalement aux ressources naturelles russes, mais l’accès aux gisements est jalousement gardé par le Kremlin. Cet antagonisme a considérablement freiné les investissements chinois. Des projets de gazoducs annoncés depuis plus d’une décennie n’ont toujours pas vu le jour à cause de désaccords sur le tarif du gaz et les montages financiers. Moscou a commencé à construire «Force de Sibérie», un gazoduc destiné à livrer 38 milliards de mètres cubes de gaz par an à la Chine, alors que le contrat n’est pas encore finalisé. Les négociations sur un second gazoduc («Altaï», 30 milliards de m3) bloquent sur le prix du gaz. Et le temps joue en défaveur de Moscou à cause de la baisse des cours du pétrole, sur lesquels le prix du gaz est indexé.

Certes, la Russie a ravi à l’Arabie saoudite le titre de premier fournisseur pétrolier de la Chine cette année. Mais Pékin se trouve en position de force dans les négociations et oblige ses fournisseurs à des rabais très importants. Surtout avec une Russie politiquement plus isolée que jamais.

Des facteurs culturels gênent en outre le rapprochement économique. En dépit de la vaste campagne médiatique orchestrée par le Kremlin pour populariser le rapprochement avec la Chine, la phobie du «péril jaune» débouche sur une hostilité envers les investissements chinois dans l’agriculture. En Sibérie, beaucoup craignent une colonisation par un voisin économiquement hyperactif accusé «d’épuiser la terre» avec des engrais agressifs. Mi-juillet, une manifestation de mauvaise humeur a eu lieu lors de l’annonce d’un contrat avec des investisseurs chinois pour la location à long terme de 115 000 hectares en Sibérie orientale. De quoi gâcher l’image positive que souhaitait renvoyer Moscou.

«Moins de 10% des investissements chinois annoncés en Russie seront effectivement réalisés»