Le conseiller national socialiste Roberto Zanetti s'avoue «stressé». Par temps calme, ce syndicaliste représentant le personnel à la caisse de pension des cheminots suisses (Ascoop) y accomplirait un travail de routine: écouter l'actuaire, approuver les comptes… Mais le baromètre boursier affiche «tempête», et Roberto Zanetti se retrouve soudain coiffé de la casquette de capitaine – président ad interim – d'un gros navire dont il faut colmater quelques voies d'eau préoccupantes.

Avec ses 9500 assurés actifs et 5000 bénéficiaires de rentes venant de 182 entreprises de transports publics, l'Ascoop est un poids lourd parmi les caisses de pension. Elle gère des actifs d'une valeur de 2,4 milliards de francs. Ou plutôt gérait, car ceux-ci ont fondu de quelque 10% l'an dernier, soit près d'un quart de milliard. Sans doute n'est-elle pas la seule à avoir fait de mauvaises affaires avec ses actions, mais son rendement (–10%) et l'abaissement brutal de son taux de couverture (à 95% des engagements) ont déjà provoqué plusieurs réunions de crise. «Il n'y a pas de raison de créer la panique parmi nos membres, dit Roberto Zanetti, mais la situation est sérieuse.»

En juin, le directeur de l'Ascoop, Jean-Claude Düby, est parti en retraite anticipée. Le président de la caisse, Peter Joss, le remerciait alors d'avoir construit «une caisse de pension moderne». Deux semaines plus tard, Peter Joss lui-même démissionnait avec effet immédiat. «Personne ne m'a poussé à partir, assure-t-il, mais je ne voulais pas être une charge pour l'Ascoop.»

L'ex-président risquait de devenir encombrant pour deux raisons. Premièrement, Peter Joss dirigeait la compagnie de chemin de fer Mittelthurgaubahn (MThB), jusqu'à ce qu'il soit renvoyé séance tenante au début du mois de juillet pour «fautes de management graves». Souvent cité en exemple au milieu des années 90 comme patron créatif et dynamique, le directeur des MThB a eu ensuite la main moins heureuse et laisse une compagnie financièrement aux abois, sur laquelle pèsent en outre des soupçons de détournement de fonds versés par la Confédération.

Politique d'investissements agressive

Deuxièmement, Peter Joss assume avec le directeur de l'Ascoop, Jean-Claude Düby, la responsabilité d'une politique d'investissements agressive qui a fait merveille pendant les bonnes années boursières et se retourne aujourd'hui contre ses initiateurs. La caisse fut l'une des premières en Suisse à investir 3% de sa fortune dans le capital-risque, ses rendements étaient excellents. Mais elle a aussi pris 9% du capital de BT & T, une société d'investissement spécialisée dans les technologies de l'information sur laquelle pariait aussi la Banque Cantonale Vaudoise. Or, la valeur de BT & T s'est effondrée. L'Ascoop n'a pas eu plus de nez avec CommCept Trust, qui visait les petites capitalisations suisses.

Mais c'est surtout son importante participation (12%) dans la société canadienne Proprietary Industries PPI qui pose problème. En janvier dernier, les autorités boursières canadiennes ont ouvert une enquête sur PPI, l'accusant d'avoir embelli ses bilans. Et voici les cheminots suisses mêlés, par leurs retraites, à un mini-Enron! Gênant, d'autant plus que Peter Joss et Jean-Pierre Düby ont siégé pendant des années au conseil d'administration de PPI. Le premier minimise les corrections comptables et surtout leur impact sur la fortune d'Ascoop – «moins d'un demi pour cent». Roberto Zanetti «n'a pas d'indice» que les ex-dirigeants aient manifesté un comportement irrégulier, mais trouve que le mélange des casquettes «ne va pas»: trop de conflits d'intérêts potentiels. «Pour l'instant, c'est la parole des uns contre celle des autres, ajoute-t-il. Nous voulons éclaircir la situation d'ici fin août.»

L'Ascoop n'a pas attendu cette date pour décider que, désormais, les représentants de ses organes directeurs ne pourront plus siéger au conseil d'administration d'entreprises tierces. A son échelle, elle fait une expérience similaire à celle de Martin Ebner: à trop contrôler une entreprise où l'on a investi, on finit par se lier les mains. La caisse demandera son admission au registre déontologique de la prévoyance professionnelle. Quant au rétablissement de ses finances, le nouveau directeur, Martin Oester, reste confiant: «De 1994 à 2001 inclus, l'Ascoop a réalisé une performance moyenne de 6,7%. Nous réajustons constamment notre stratégie d'allocations, mais je pense que l'investissement en actions restera important à long terme.»