«Go West!» C’est le nouveau cri de guerre des multinationales en Chine, effrayées par la hausse des salaires et l’instabilité de la main-d’œuvre des régions côtières. A l’heure où la croissance chinoise pique du nez, Foxconn, Toyota, Volkswagen ou Airbus ont trouvé leur nouvel eldorado à 2000 km à l’ouest de Shanghai, au pied des premiers contreforts du Tibet. Chengdu, la capitale du Sichuan, affiche une insolente croissance de 14,7% du PIB en 2011, le double de la moyenne nationale, et prend sa revanche sur la côte.

Cette métropole provinciale de 14 millions d’habitants, longtemps oubliée du développement, est la nouvelle frontière de la seconde économie mondiale. «Ici, c’est comme Shenzhen il y a huit ans», explique Hervé Lambelin, qui a ouvert la branche de la Chambre de commerce française sur place, dans le sillage des grands groupes tricolores. De quoi donner le tournis à la cité du Panda qui enregistrera la plus forte croissance démographique de la planète d’ici à 2020 pour atteindre les 20 millions d’habitants, selon Forbes. Signe de ses nouvelles ambitions démesurées, Chengdu inaugurera au printemps prochain le «plus grand ­bâtiment du monde», un gigantesque complexe commercial de 1,5 million de mètres carrés, soit plus que la tour Burj Khalifa de Dubaï. Un mastodonte doté de deux hôtels cinq étoiles de mille chambres chacun, un immense parc aquatique et un musée d’art contemporain, conçu par le célèbre architecte Zaha Hadid.

Le miracle sichuanais a démarré en 2010, lorsque le taïwanais Foxconn donne le signal du grand basculement industriel à l’ouest, en bâtissant à Chengdu une usine géante de 120 000 ouvriers qui fabriquent les iPad. Après une décennie d’efforts laborieux, la politique de rééquilibrage à l’ouest prônée par Pékin décolle enfin. Toyota s’est engouffré dans la brèche pour rejoindre Volkswagen et Volvo. La cinquième ville de Chine ambitionne de devenir le premier centre automobile du pays en produisant 1,2 million de véhicules à l’horizon 2020. Aerolia, la filiale d’Airbus, fabrique ici les cockpits des A320 assemblés dans l’usine de Tianjin.

Les industriels viennent chercher dans la province la plus peuplée de Chine (80 millions) des ouvriers moins chers que sur la côte mais surtout plus «fidèles». La main-d’œuvre locale, plus enracinée sur le plan familial et bénéficiant d’une qualité de vie meilleure que dans les métropoles polluées de l’est, est moins encline à partir chez la concurrence. «Il y a une vague de retour des jeunes diplômés du fait de la hausse du coût de la vie sur la côte», se réjouit Hua Lei, manager chez Maipu, entreprise high-tech locale. Les groupes occidentaux voient plus loin et lorgnent sur les nouveaux réservoirs de consommateurs de l’ouest. «Plus que le coup de la main-d’œuvre, les entreprises viennent ici pour se rapprocher d’un nouveau marché», explique Astrid Schröter, de la Chambre de commerce allemande. A l’image d’Eurocopter, qui a ouvert un bureau à Chengdu au printemps et déjà décroché des commandes. Les multinationales ne veulent pas manquer le train de la dernière vague de haute croissance chinoise. «Dans cinq ans, il sera sans doute trop tard», ajoute Astrid Schröter. Les Suisses sont encore peu présents; Nestlé possède 80% de Sichuan Haoji Food, qui y fait du bouillon pour cube et emploie 500 à 1000 personnes.

Le décollage de Chengdu est un enjeu politique, à l’heure où Pékin tente de réduire les inégalités béantes de développement entre les régions côtières et l’intérieur du pays. Pour le Parti, le renforcement industriel de l’ouest permettrait de fixer sur place une main-d’œuvre instable, facteur de désordre inquiétant à l’heure où la machine industrielle ralentit dangereusement.

Le miracle a démarré en 2010, lorsque Foxconn a donné le signal du basculement industriel à l’ouest