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«Chez Foxconn, toutes les limites de temps de travail sont dépassées»

Apple vient de subir le premier audit de ses sous-traitants. Le responsable des inspections estime que Foxconn est prêt à faire des efforts

Pour la première fois, Apple a autorisé cette année un auditeur externe à venir inspecter les usines de son sous-traitant Foxconn en Chine. C’est la Fair Labor Association qui a été chargée de cette analyse dans plusieurs usines en Chine, via des questionnaires remplis par 35 000 employés. Auret van Heerden, président de la Fair Labor Association (FLA), a répondu à nos questions.

Le Temps: Mi-février, lors de votre première visite en Chine chez Foxconn, vous parliez d’usines «de première classe». Et ce alors que votre audit n’avait pas encore débuté. Du coup, vous avez été accusé de manquer d’objectivité…

Auret van Heerden: Mes propos ont été mal interprétés, il ne s’agissait pas de commentaires sur l’audit. Mais de premières impressions. Je voulais dire que s’agissant des locaux, des installations, des dortoirs, des restaurants ou de la piscine mise à disposition du personnel, les conditions étaient très bonnes. Cela n’a rien à voir avec les usines de confection d’habits. Voilà ce que je pouvais dire au début de notre audit. Je soulignais aussi que le travail était monotone et ennuyeux.

– Quels sont les principaux points noirs que vous avez ensuite constatés?

– Chez Foxconn, toutes les limites de temps de travail sont dépassées. Que ce soit par jour, par semaine, la nuit ou le week-end et même pour le nombre d’heures supplémentaires. La limite fixée par la loi chinoise, de 60 heures par semaine y compris les heures supplémentaires, est partout dépassée. Et pourtant, les employés accourent chez Foxconn, qui est l’un des rares employeurs du pays à payer ses salariés sans retard. De plus, les stagiaires, qui représentent 2,7% des 1,2 million d’employés de Foxconn, travaillent de nuit et font des heures supplémentaires, ce qui est interdit.

– Quels autres manquements avez-vous constatés?

– Les syndicats du personnel sont bien organisés, avec 15 000 commissions au sein de Foxconn. Mais, comme c’est la direction qui nomme 90% des représentants du personnel, ces syndicats ne servent à rien.

– Des cas de tests de grossesse à l’embauche et d’emploi de mineurs avaient été évoqués par le passé. Avez-vous constaté de telles pratiques?

– Non, absolument pas. Foxconn a une politique de gestion du personnel nettement meilleure que d’autres employeurs du pays.

– La Fair Labor Association a été très critiquée, vos détracteurs vous reprochant d’être trop proches des entreprises que vous auditez. Que répondez-vous?

– C’est faux. Nous avons été créés à l’initiative du président Clinton en 1999. Certes, six entreprises siègent à notre conseil, mais aussi six universités et six organisations non gouvernementales. Et aucune d’elles n’a de droit de regard sur les audits que nous menons, nous travaillons en toute indépendance. Nike a beau siéger à notre conseil, cela ne nous a pas empêchés de critiquer les conditions de travail dans ses usines.

– Après votre audit, le directeur de Foxconn a dit avoir découvert qu’améliorer les conditions de travail n’était pas un coût, mais une force compétitive. Que penser de cette déclaration?

– Terry Gou est un visionnaire. Il veut qu’à terme une grande partie des 1,2 million d’employés soit remplacée par des robots. Et Foxconn veut fabriquer ces mêmes robots. Il faudra donc de la main-d’œuvre très qualifiée. Actuellement, les employés ne restent que 13 mois chez Foxconn avant de partir. Il faut donc les fidéliser et améliorer leurs conditions de travail.

– Quelles mesures prendra Foxconn suite à votre audit?

– L’entreprise s’est engagée à respecter la loi chinoise avec 40 heures de travail par semaine et au maximum 9 heures supplémentaires. Ce qui impliquera de créer des rotations de trois fois huit heures.

– Car il n’y a actuellement que deux équipes travaillant douze heures chacune?

– Oui. Et des vrais syndicats seront créés, là aussi conformément à la loi.

– Ces mesures auront un coût.

– Bien sûr, d’autant que Foxconn doit augmenter les salaires pour empêcher que ses employés ne gagnent moins. L’entreprise compte améliorer sa productivité avec ces décisions, et une partie des coûts sera reportée sur ses clients, ce qui fera peut-être renchérir le coût des produits finaux.

– Estimez-vous que l’amélioration prévue des conditions de travail chez Foxconn aura des conséquences sur les autres sous-traitants?

– J’en suis convaincu, car les employés comparent avec soin ce que leur offrent les entreprises. Il y aura une dynamique positive, non seulement en Chine, mais aussi au Brésil et en Inde, où Foxconn possède aussi des usines.

– Le secteur informatique traite-t-il mieux les employés que l’industrie textile?

– C’est très différent. En informatique, les infrastructures sont meilleures, mais les tâches sont très répétitives, le travail est aliénant et le rythme entièrement donné par les machines. Dans le textile, les employés sont payés au nombre de pièces réalisées chaque jour, ce qui crée une frénésie et un stress pour gagner davantage, avec des risques importants de burn-out.

– Apple est-il aussi responsable des pratiques de Foxconn?

– En partie oui. L’entreprise a plusieurs fois dit qu’elle avait de la peine à planifier au plus juste la commande de ses produits, car elle est souvent dépassée par la demande, ce qui se reporte sur des commandes de dernière minute pour Foxconn. Tim Cook, le directeur d’Apple, a récemment affirmé qu’il allait faire des efforts en ce sens.

– Et les consommateurs?

– A eux de poser des questions sur les conditions de production de leurs appareils électroniques, car tôt ou tard ce qui est demandé en magasin ou sur Internet est entendu par la direction.

«Tim Cook, le directeur d’Apple, a affirmé qu’il allait faire des efforts pour mieux planifier ses commandes»

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