Espace

Chez Ruag, la privatisation commence par le spatial

Connu pour ses activités dans l’armement, le conglomérat public voit son avenir dans l’espace. Ce segment, en pleine croissance, constitue un pilier fondamental de son ouverture au privé

Les contours de la privatisation de Ruag se précisent. Selon nos informations, le spatial sera la première étape d’un processus qui consiste à modeler le Ruag de demain.

En se centrant sur le marché très porteur des nouvelles générations de fusées et de satellites, l’entreprise veut se rendre attractive aux yeux de futurs investisseurs privés. Propriété à 100% de la Confédération, elle va remettre un premier rapport au Conseil fédéral ces prochains jours, dans lequel elle formule ses propositions.

Les coudées franches pour croître

Rien ne filtre sur de potentiels investisseurs, ni sur l’ampleur de la privatisation. Ce que l’on sait, c’est que Ruag veut se libérer du carcan public, juste assez pour croître. En effet, dans un marché mondialisé, le groupe a besoin de s’internationaliser pour demeurer compétitif. Or, son statut d’entreprise étatique freine ces investissements à l’étranger. D’un autre côté Ruag ne peut pas quitter complètement le giron de la Confédération, en raison de sa mission historique étroitement liée à l’armée.

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Ruag s’est ainsi dans un premier temps scindé en deux, sur demande du Conseil fédéral. Depuis fin juin, les activités liées au service militaire suisse (30% de ses affaires, contre 90% initialement) sont regroupées sous l’intitulé MRO (pour maintenance, réparation et exploitation), sous l’œil du Département fédéral de la défense (DDPS). Toutes les autres forment Ruag International, parmi lesquelles le groupe est en train de définir celles qui présentent le plus grand potentiel de croissance et qui constitueraient le socle de sa transformation.

La poule aux œufs d’or, c’est le spatial. Affichant un résultat d’exploitation de 34 millions de francs, en hausse de 2 millions sur un an, Ruag Space est décrit dans le dernier rapport de gestion comme l’un des piliers de croissance du groupe. Connue notamment pour fabriquer les coiffes des fusées Ariane et les structures du projet OneWeb (900 satellites pour donner un accès à internet dans les régions les plus reculées), la division spatiale contribue à hauteur de 365 millions de francs au chiffre d’affaires du groupe (contre 345 millions en 2016), qui s’élevait à 1,9 milliard à fin 2017.

L’avènement des minisatellites

Le segment est très porteur, notamment grâce aux projets de constellations de satellites miniaturisés, ces structures plus légères qui volent en orbite basse et permettent ainsi d’avoir une transmission rapide des données. «C’est un marché florissant, porté par les télécommunications et la géolocalisation», relève Ludovic Janvy, directeur pour la Suisse de la division industrie d’Altran, une société de conseil en ingénierie. En témoigne l’entrée de grands concurrents commerciaux – Blue Origin, fondé par le fondateur d’Amazon, Jeff Bezos, ou SpaceX, créé par le patron de Tesla, Elon Musk – sur ce marché, longtemps régi avec un certain protectionnisme. En investissant dans la fabrication semi-automatisée de structures de satellites, Ruag s’est déjà positionné sur ce marché.

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La centaine d’entreprises qui constelle l’industrie spatiale helvétique convoite aussi ce potentiel. Parmi elles, Apco, qui réalise par exemple les structures de satellites de traçage maritime SAT AIS, Syderal, spécialisée notamment dans le stockage de données satellitaires, ou encore Almatech, qui fabrique des structures ultrastables de satellites, entre autres. Concurrentes entre elles et avec Ruag pour les projets de l’Agence spatiale européenne (ESA) et les crédits à l’innovation alloués par la Confédération (voir ci-dessous), elles suivent de près la transformation du plus grand acteur de la branche.

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Une dominance gênante

Sa privatisation totale ou partielle serait «une suite logique et positive», selon Olivier Henin, patron de Syderal à Chules. «Ruag opère déjà comme une entreprise privée», ajoute Aude Pugin, directrice de l’entreprise familiale Apco Technologies à Aigle. Hervé Cottard, directeur d’Almatech, basée dans le parc d’innovation de l’EPFL, évoque un «bouleversement, à suivre de près.» Derrière cette réserve – PME et Ruag entretiennent une relation de partenaires et concurrents à la fois – on peut deviner une attente: le groupe, qui joue déjà activement des coudes sur le terrain, ne jouirait plus de l’assise financière, et peut-être politique, que lui confère son propriétaire actuel.

Pour l’heure, Ruag se concentre sur la forme définitive qu’aura le nouveau groupe. Les unités défense et aviation ont déjà rejoint MRO. Parmi les très nombreuses questions encore en suspens, qu’adviendra-t-il de sa division Aérostructures? Très lucrative avec des contrats de long terme, comme avec Airbus (sur chaque nouvel A320, plusieurs mètres de fuselage sont fabriqués par Ruag), elle pourrait servir à des investisseurs dans le nouveau Ruag. Ou être revendue à bon prix en faveur d’achats plus proches de son nouveau cœur de métier. Serait-il judicieux également de vendre le segment dédié aux munitions, Ammotec, régulièrement empêtré dans des scandales?

Enfin, ce sera au tour des sous-divisions. D’aucuns s’interrogent sur l’avenir de structures moins rentables, comme celle de Nyon. «Nous n’en sommes pas à ce stade», confie une source interne. La Confédération doit d’abord se prononcer sur le projet GLOBAL de Ruag. Sa réponse n’est pas attendue avant le mois de mars.


Pas d’effet sur les subventions au spatial

Les quelques craintes entendues à demi-mot au sein de l’écosystème spatial helvétique quant à une privatisation sont suscitées par un scénario qui réduirait trop la présence de Ruag en Suisse. «Nous ne voudrions pas perdre un concurrent, certes gourmand en termes de parts de marché, mais suffisamment grand pour œuvrer à la défense des intérêts de l’industrie», entend-on par exemple.

Qu’adviendrait-il du soutien de la Confédération au spatial? Quel que soit le scénario de la privatisation, «il n’est pas remis en question», assure Renato Krpoun, chef de la division des affaires spatiales du Secrétariat d’Etat à la formation, à la recherche et à l’innovation (SEFRI).

Ce soutien se concrétise sous la forme d’une participation de la Suisse aux projets de l’Agence spatiale européenne (ESA). C’est par ce biais que la contribution helvétique au budget de l’ESA (175 millions de francs en 2018) revient en Suisse, redistribuée entre les diverses entreprises et universités dont la candidature a été retenue pour répondre aux besoins des programmes de l’ESA. Ce marché institutionnel est essentiel, puisqu’il offre une vitrine internationale aux acteurs de la branche, y compris les plus modestes. «C’est mieux qu’une carte de visite», souligne l’un d’eux.

A côté de cela, le SEFRI dispose de 9 millions pour des activités nationales complémentaires. Une partie de la somme est versée pour des projets prometteurs sur lesquels les entreprises suisses actives dans le spatial entrent également en concurrence entre elles, Ruag inclus. Ces crédits leur ouvrent la voie vers une diversification salutaire. R. R.


Du changement à la tête de la faîtière

Le patron de Ruag Space, Peter Guggenbach, quitte la présidence de la faîtière du spatial. Il l’annonce dans un courrier envoyé aux membres du Swiss Space Industries Group (SSIG) que Le Temps s’est procuré. Dans le cadre de la transformation de Ruag en «une entreprise cool», selon ses termes, «Ruag Space a besoin de toute mon attention en tant que directeur général», écrit celui qui a occupé le poste ces sept dernières années. «J’ai donc décidé de me concentrer entièrement sur la stratégie et les affaires opérationnelles de Ruag Space», poursuit-il. Deux candidats se sont annoncés pour lui succéder. L’assemblée générale aura deux choix: Didier Manzoni, actuel vice-président du SSIG et directeur adjoint d’Apco Technologies. Cet ancien de Ruag Space incarnerait la continuité. Sinon, Olivier Henin, patron de Syderal, qui en tant qu’entrepreneur pourrait orienter davantage la structure en faveur des PME. Verdict début novembre. R. R.


Ruag en chiffres

1,96 milliard de francs, c’est le chiffre d’affaires réalisé par Ruag en 2017, en hausse de 5,2% sur un an.

Près des deux tiers ont été réalisés à l’étranger.

Le Département fédéral de la défense demeure le principal client individuel, avec une part de 31% dans le chiffre d’affaires.

40 millions, c’est le montant du dividende versé à la Confédération l’an dernier, soit 45% du bénéfice net consolidé.

A fin 2017, le groupe employait 9189 collaborateurs (équivalent temps plein), répartis sur 60 sites principalement en Suisse, avec 32 unités. Mais aussi en Autriche (3) et en Allemagne (4), ou encore en Australie (5), aux Etats-Unis (2) et en Malaisie.

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