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Le rendez-vous n’est pas donné devant l’imposante usine de Tesla, à Fremont. Jonathan Galescu n’a pas les moyens de louer une maison près de son lieu de travail. Il vit avec sa femme et ses trois enfants dans une banlieue pavillonnaire de Vallejo, une ville du nord de la baie de San Francisco durement frappée par la crise économique de 2008. Un café à la main, il accepte de raconter son quotidien avant de faire plus d’une heure de route pour se rendre à l’usine. Comme six jours par semaine, il passera la nuit sur la chaîne d’assemblage du constructeur de voitures électriques.

Près de son poste de travail, des robots géants portent le nom de X-Men et plient des feuilles de métal. Les sols sont recouverts d’une résine époxy blanche, selon la volonté d’Elon Musk qui rêvait d’un espace à l’allure futuriste. «Avant de commencer ce travail, Tesla avait pour moi l’image d’une entreprise à la pointe dans son domaine, affirme Jonathan Galescu. Les supérieurs te font comprendre que beaucoup de personnes aimeraient être à ta place et dans un environnement de travail aussi propre. Je n’aurais jamais pu imaginer avoir autant de problèmes.»

Culture de la peur

Quelques jours avant la rencontre, le technicien de production était face à un juge du National Labor Relations Board, une agence chargée d’enquêter sur les pratiques illégales dans le monde du travail. «Mais je n’ai pas le droit de dévoiler le contenu de mon témoignage», prévient-il immédiatement. Le procès oppose la direction de Tesla à ses salariés. Le point de discorde: la création d’une force syndicale dans l’usine californienne, qui compte 10 000 employés. S’il affirme être «neutre» à ce sujet, Elon Musk est connu pour ses positions farouchement anti-syndicales.

Les ouvriers engagés dans cette démarche sont surveillés de près par leur supérieur hiérarchique. Certains assurent que la menace d’un licenciement plane au-dessus de leur tête, au point de dénoncer une «culture de la peur». Récemment sollicité par le quotidien britannique The Guardian, un porte-parole du constructeur a réfuté ces accusations: «Personne chez Tesla n’a jamais été ni ne sera jamais poursuivi en raison de ses opinions sur la syndicalisation.» Ce n’est pas le sentiment de Jonathan Galescu. «La volonté de former un groupe syndical déplaît à la direction de Tesla, donc ils nous attaquent en justice. Ils ne veulent pas perdre le contrôle», affirme-t-il.

Tracts et pétition

La semaine passée, un employé a expliqué au juge avoir été convoqué l’an dernier par la direction, dont Elon Musk en personne. Pour quel motif? Jose Moran, inspecteur principal de la qualité, a distribué des tracts dans l’usine et fait circuler une pétition sur les problèmes de sécurité. Il est également l’auteur d’un texte qui a fait grand bruit au sein de l’entreprise. «Tout comme Elon Musk est un champion respecté de l’énergie verte et de l’innovation, j’espère qu’il pourra aussi devenir un champion pour ses employés», écrit-il sur le réseau social Medium.

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Au cours de la réunion, le patron lui aurait indiqué que la présence d’un syndicat ne donnerait pas plus de poids aux salariés. Il aurait «implicitement promis de remédier à leurs plaintes en matière de sécurité s’ils s’abstenaient d’exercer leurs activités syndicales», peut-on lire dans un document du National Labor Relations Board.

Cadence élevée

C’est le nœud du problème. La lutte acharnée de Tesla pour atteindre ses objectifs de production entraîne de nombreuses blessures corporelles ou des évanouissements. Des ambulances ont fait une centaine de fois le déplacement depuis 2014 pour porter secours à des travailleurs, selon des rapports d’incidents obtenus par le Guardian l’année dernière. Jonathan Galescu figure dans la longue liste des blessés. «Une lourde charge a heurté ma poitrine en mars 2015, j’avais un bleu énorme. Cette blessure ne m’empêche pas de faire des mouvements mais je sens en permanence une douleur au niveau des omoplates, lâche-t-il en se massant l’épaule. C’est comme ça, les seuls qui souffrent, ce sont les ouvriers.»

En mai 2017, un rapport de l’ONG Worksafe indiquait que le nombre d’accidents du travail chez Tesla était de près d’un tiers supérieur à celui du reste de l’industrie automobile américaine. Le taux d’accidents considérés comme graves, c’est-à-dire nécessitant des arrêts de travail ou des changements d’affectation, était quant à lui de 7,9 pour 100 ouvriers (3,9 pour le reste du secteur). Le document avait été rendu public par le puissant syndicat du secteur UAW, qui tente d’ouvrir une section dans l’usine de Fremont. Contacté par Le Temps, un représentant de l’organisation n’a pas souhaité s’exprimer au sujet de Tesla.

Juste combat

«Un syndicat, c’est comme un étranger dans votre maison», résume Branton Phillips, un manutentionnaire chargé du contrôle de la production. Au téléphone, il exprime longuement sa frustration: «Je vois des choses qui ne devraient pas se passer comme ça. Elon Musk n’a pas conscience des efforts fournis par les ouvriers.» Il cite l’ouverture d’une troisième ligne d’assemblage sous une tente pour augmenter la production du Model 3. Selon lui, les ouvriers travaillent dans un environnement «plus chaud qu’en enfer».

Malgré leurs plaintes, les ouvriers interrogés ne souhaitent pas démissionner. La raison est simple: le projet d’Elon Musk les fascine toujours. «Un jour, un cadre m’a dit que je n’avais qu’à quitter l’entreprise. Mais ils devront me licencier pour se débarrasser de moi. Avoir un syndicat pour améliorer les conditions de travail est un juste combat», affirme Branton Phillips. Il est rejoint par Jonathan Galescu: «Je crois en la vision de Tesla, je crois en l’avenir des constructeurs de voitures électriques, mais la manière de travailler doit changer.»


La Silicon Valley rattrapée par la réalité syndicale

Tesla veut casser les codes: de la technologie est injectée massivement dans les voitures. Une manière de conserver son statut de géant de la tech, et ainsi se démarquer des constructeurs historiques. La raison? Les syndicats conservent une place importante dans des constructeurs comme General Motors ou Ford. Parmi leurs faits d’armes: les premiers congés payés pour les ouvriers de l’automobile ou des augmentations de salaire en fonction du coût de la vie.

S’implanter dans l’usine de Fremont serait une victoire symbolique. La Silicon Valley a toujours échappé à leur emprise, et pour cause. Les patrons estiment que les syndicats ne devraient exister nulle part. Symbole de cette défiance, le géant de l’e-commerce Amazon a récemment produit une vidéo pour prévenir ce type de revendication à la suite du rachat de Whole Foods. Cette campagne était adressée aux chefs d’équipe de la chaîne de supermarchés, selon le média américain Gizmodo.

Le procès de Tesla est ainsi suivi de près. Si la société est reconnue coupable de violation du droit du travail, elle fera sans doute appel. Mais cette décision placerait l’ensemble des entreprises du numérique dans une position inconfortable. Des travailleurs de la Silicon Valley pourraient revendiquer le droit de se syndiquer. En revanche, si la stratégie de Tesla était approuvée, ce serait un coup porté au mouvement syndical aux Etats-Unis.