Le Temps: Le marché est extrêmement déçu de vos résultats annuels, quelle est votre réaction?

Norbert Platt: Ce sont pourtant d'excellents résultats. Le bénéfice opérationnel de la division luxe est en hausse de 47%; or si nous rééditions ce résultat pour les dix années à venir, je serais extrêmement heureux! En revanche, le résultat de notre participation dans BAT est en recul, mais il doit être mis en regard d'un profit exceptionnel enregistré l'an dernier.

- Qu'en est-il des premiers mois de l'exercice en cours?

- Les ventes ont progressé de 18% sur les deux premiers mois, ce qui est évidemment encourageant.

- Lorsque Cartier se porte bien, le business luxe de Richemont aussi. Cette dépendance à une marque n'est-elle pas problématique?

- Cartier est le grand frère de la famille. Avec les avantages et les inconvénients qui vont de pair. Mais cette marque qui ne cesse de croître reste l'un des phares de l'industrie du luxe dans le monde. Et nous nous en réjouissons.

- A force de croître, les marques de luxe deviennent par nature moins exclusive. Jusqu'où une marque comme Cartier - dont le chiffre d'affaires est estimé à quelque 3 milliards de francs - peut-elle aller?

- Si tout le monde possède un objet icône d'une marque emblématique, l'objet n'est plus une icône. Or, pour Cartier, nous sommes encore très loin de ce point de saturation. En Europe ou en Asie où la marque est très bien implantée, le produit Cartier demeure un rêve, encore inaccessible pour beaucoup. Le risque de banalisation n'est aujourd'hui pas d'actualité; au contraire, la puissance de la marque lui ouvre des opportunités énormes.

- Jaeger-LeCoultre, IWC et dans une moindre mesure A. Lange & Söhne, rachetées par Richemont en 2000, ont profité de leur intégration dans le groupe pour accroître significativement leurs chiffres d'affaires. Cet effet de levier dû à l'intégration est-il à son terme?

- Ces marques ont certes profité de la force du groupe, de ses filiales de distribution, de sa logistique pour se renforcer dans certaines zones, pour s'implanter dans d'autres et ont enregistré d'excellents résultats ces dernières années. Mais je puis vous assurer que cela ne fait que commencer. Pour prendre le seul exemple des Etats-Unis, Jaeger-LeCoultre ou IWC étaient quasi absentes de ce marché il y a cinq ans et n'y ont pas encore la notoriété des plus fortes de leurs concurrentes. Or elles travaillent d'arrache-pied pour combler ce retard et le potentiel est là.

- La rumeur évoque depuis plusieurs années la volonté du groupe de se séparer de Baume & Mercier. Qu'en est-il aujourd'hui?

- Cette question récurrente commence à m'ennuyer sérieusement! Pouvez-vous me donner une seule bonne raison qui pourrait inciter Richemont à se séparer de cette société? Baume & Mercier se porte bien, elle dégage des profits, elle est très bien implantée dans certains marchés et voit de nombreuses opportunités s'ouvrir grâce au travail réalisé par la marque ces dernières années. Sans doute des erreurs - qui n'en commet pas? - de positionnement et de brusques changements d'orientation ont bousculé Baume & Mercier dans le passé, mais ce temps est révolu. Quant à ceux qui prétendent que son positionnement ne correspond pas à celui du groupe, ils commettent une lourde erreur. Baume & Mercier reste un produit de luxe, difficilement accessible pour une immense majorité de consommateurs. Du reste, son positionnement n'est pas si éloigné de celui des montres Montblanc ou même des premiers prix d'IWC. Alors de quoi nous parle-t-on?

- Dunhill, par ailleurs en difficulté, a tenté une expérience de e-commerce au Royaume-Uni. Cette plate-forme sera étendue cette année à d'autres pays. Or la vente d'objets de luxe par Internet était inconcevable il y a peu. Richemont brise-t-il un tabou? D'autres marques s'y lanceront-elles?

- Le groupe Richemont ne veut pas rester les yeux fermés et se persuader qu'Internet n'existe pas. Il faut être réaliste: par des voies pas toujours transparentes, des objets de luxe se vendent déjà par Internet. Face à cette réalité, nous avons mené une réflexion et choisi d'entamer cette expérience avec Dunhill en direct, et avec Chloé indirectement. Si le e-commerce ouvre des perspectives intéressantes - notamment en termes de service à la clientèle -, il convient de garder à l'esprit que le chiffre d'affaires réalisé dans le e-commerce par les grandes marques présentes dans ce secteur est encore très faible. Mais nous retirerons sans doute de cette expérience des enseignements intéressants. Nous sommes là pour apprendre.