Exportations

La Chine avide de cochons suisses

L’accord de libre-échange Suisse-Chine s’avère payant. La filière porcine suisse trouve un débouché dans l’immense marché chinois. Cette ouverture s’explique surtout par le fait que la production indigène est décimée par la peste porcine

C’est une percée diplomatico-commerciale de taille même si ses retombées sont encore difficiles à mesurer. A l’issue de longues négociations et de la mise en place des aménagements pour respecter des normes techniques exigées par Pékin, cinq entreprises suisses, dont Micarna (Migros) et Bell (Coop), viennent d’obtenir l’autorisation d’exporter de la viande de porc en Chine, a appris Le Temps. Il s’agit du premier marché au monde: un Chinois mange en moyenne 39,5 kilos de cette viande chaque année. A titre de comparaison, un Suisse en consomme 23 kilos, un Français 32,2 kilos et un Allemand 38,2 kilos.

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Un concours de circonstances a permis de signer ce contrat. Les négociateurs suisses qui sont à l’œuvre depuis plusieurs mois se sont appuyés sur l’accord bilatéral de libre-échange Chine-Suisse en vigueur depuis 2017 pour demander l’ouverture du marché chinois non seulement pour la viande de porc, mais aussi pour d’autres produits agricoles transformés.

«L’Empire du Milieu est un marché difficile, protectionniste, mais très intéressant et prometteur, relève Basile Dacorogna, collaborateur à Economiesuisse. Des exportations de viande n’ont pas eu lieu dans le passé parce que les entreprises suisses n’étaient pas en mesure de se conformer à la réglementation chinoise.»

Quelque 1,5 million de cochons en Suisse

Adrian Schütz, directeur de Suisseporcs, organisation nationale d’éleveurs de porcs abonde dans le même sens. «Cet accord est encourageant pour toute la filière, qui a connu beaucoup de difficultés ces dernières années. Il confirme également la qualité de la production de la viande suisse.» Les exploitations suisses comptent à présent quelque 1,5 million de cochons au total.

Si les Chinois sont entrés en matière, c’est qu’ils se retrouvent dans une situation peu confortable. La Chine n’est pas seulement le premier consommateur mondial, mais est aussi le premier producteur, avec 26 millions de porcheries, qui fournissent près d’un milliard de cochons par an. Or depuis une année, la filière est victime de la peste porcine, qui a décimé le cheptel.

«Dès l’apparition de l’épizootie et faute de vaccin, le gouvernement chinois a ordonné d’abattre tous les cochons des régions infestées», déclarait Aneeka Gupta, une analyste du fonds d’investissement WisdomTree (Londres) au Temps en mai. La situation ne s’est pas améliorée depuis. Selon Bloomberg, la production chinoise descendra à moins de 600 millions de têtes cette année. Une première depuis dix-sept ans. Et, sous-production oblige, le prix de la viande a pris l’ascenseur non seulement en Chine, mais aussi dans le monde. A la bourse de Chicago, marché de référence, la livre (550 grammes) est passée de 60 cents début janvier à 81,7 cents mercredi.

Pieds de porc

Face à cette catastrophe, Pékin se tourne vers des fournisseurs étrangers pour la viande de porc, produit socialement sensible pour sa population. Ironie du sort, malgré la guerre commerciale avec les Etats-Unis, la Chine continue à s’y approvisionner en grandes quantités.

Dans ce contexte, la Suisse s’avère être une source d’importation. L’accord Chine-Suisse a ainsi été signé le 14 juin par le conseiller fédéral responsable de l’Economie, Guy Parmelin, et le vice-ministre chinois de l’Administration douanière, Zhang Jiwen. Les exportations suisses ne seront soumises à aucun droit de douane en vertu de l’accord de libre-échange.

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Mais la Suisse, petit pays, dispose-t-elle des moyens pour profiter du marché géant qui s’ouvre à elle? «De nombreuses exploitations ont disparu ces dernières années car la filière porcine était devenue peu rentable, regrette Adrian Schütz. Celles qui ont survécu ont travaillé à perte. La hausse actuelle des prix vient normaliser leur situation financière.» Le directeur de Suisseporcs reste tout de même dubitatif car, selon lui, la protection de l’environnement et des animaux – il faut le double d’espace pour chaque animal par rapport à la pratique dans les pays voisins – constitue un frein à la production. Par ailleurs, la législation suisse ne permet pas de production à grande échelle: le nombre de porcs par exploitation est en effet limité à 1500.

Mais le groupe suisse Bell, propriété de Coop, qui compte 12 000 collaborateurs dans 15 pays, est plus optimiste. «Jusqu’ici, nous n’exportons pratiquement pas de produits carnés de Suisse, souligne un porte-parole. Les produits vendus à l’étranger sont fabriqués dans nos sites de production locaux.» Le groupe se félicite tout de même de pouvoir exporter en Chine: «Ce marché dispose d’un grand potentiel, en particulier en ce qui concerne les pièces spéciales peu demandées en Suisse, par exemple les pieds de porc.»

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