Entre fin juin et début août, la vingtaine d’entrepreneurs à l’origine des principaux groupes technologiques chinois ont vu leur fortune fondre. Ils ont perdu, collectivement, 87 milliards de dollars (79,4 milliards de francs). Les plus touchés sont Colin Huang, le patron du site d’e-commerce Pinduoduo, qui a cédé 15,6 milliards de dollars, soit un tiers de sa fortune, et Pony Ma, à l’origine de Tencent, qui a perdu plus de 12 milliards de dollars, soit 22% de ses avoirs.

Cette bérézina est due à l’offensive lancée par Pékin contre la big tech depuis novembre 2020. Alibaba fut le premier à en subir les effets, avec la suspension de la cotation en bourse de son bras financier Ant Group, suivie d’une amende de 18 milliards de yuans (2,5 milliards de francs). Fin juin, Didi, qui domine 90% du marché chinois des taxis à la demande, se faisait mettre sous enquête, juste après avoir levé 4,4 milliards de dollars à la bourse de New York. Puis en juillet, Pékin portait le coup de grâce à l’industrie du tutorat privé, en lui interdisant de faire des profits.

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Assaut coordonné

«Cet assaut coordonné a effarouché les investisseurs, ce qui a fait plonger – parfois de près de 90% – les actions de ces entreprises et donc la fortune de leurs fondateurs, qui en détiennent en général une part importante», explique Rupert Hoogewerf, qui a créé le Hurun Report, un classement des milliardaires chinois. Au total, l’offensive de Pékin a effacé plus de mille milliards de dollars de valorisation auprès des entreprises de tech chinoises.

«Jusqu’à récemment, le gouvernement chinois n’était que peu intervenu dans le secteur de la tech, le maître mot étant la croissance à tout prix, note Rui Ma, une consultante spécialisée dans la technologie chinoise. Cela a fait émerger une série d’oligopoles extrêmement puissants.» Alibaba et Tencent dans le secteur des paiements mobiles. Meituan et Ele-me dans celui de la livraison de repas. Alibaba, Pinduoduo et JD. com dans celui du commerce en ligne.

Ces entreprises étaient dirigées par des milliardaires au statut de rock star, dont la fortune a explosé en parallèle à la croissance stratosphérique du nombre de leurs usagers. «La pandémie, qui s’est avérée être extrêmement lucrative pour les entreprises d’e-commerce, de livraison de repas et de tutorat en ligne, a encore accru ce phénomène», dit Rupert Hoogewerf. Le pays compte désormais plus de 1000 milliardaires, le double d’il y a cinq ans.

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Favoriser la concurrence

Cela n’est pas passé inaperçu dans les cercles du pouvoir. «Le gouvernement veut mettre fin aux pratiques monopolistiques de ces grands groupes de technologie, dans l’espoir de faire émerger un environnement plus compétitif», souligne Rui Ma. Il craint aussi l’instabilité sociale. «Ces entreprises ont engendré de nombreux problèmes sociétaux et la population est en colère contre leurs dirigeants», estime-t-elle.

Ces derniers mois, les médias chinois ont largement relayé les récits de livreurs de repas sous-payés, comme cet homme qui s’est immolé par le feu car il n’avait plus été rémunéré depuis plusieurs semaines. Ou d’employés de firmes d’e-commerce soumis à la loi draconienne du 996, à savoir six jours de travail par semaine de 9h à 21h, comme cette jeune femme qui est morte d’épuisement chez Pinduoduo.

Faire profil bas pour éviter les ennuis

Conscients d’être dans le collimateur de Pékin, les barons chinois de la tech multiplient les gestes de bonne volonté. En juillet, Lei Jun, le président du fabricant de smartphones Xiaomi, a donné pour 2 milliards de francs d’actions à deux fondations charitables. En mai, Wang Xing, le fondateur de Meituan, a consacré 2,1 milliards de francs issus de sa fortune personnelle à des projets d’éducation et de recherche scientifique.

«Certains de ces entrepreneurs, comme Zhang Yiming, le fondateur de ByteDance [le groupe qui possède Tik Tok, ndlr], ont carrément cédé leur place à la tête de l’entreprise», précise Rebecca Fannin, l’auteure de l’ouvrage Tech Titans of China. Colin Huang a, lui, fait passer ses parts dans Pinduoduo de 43 à 29%, ce qui lui a évité de devenir l’homme le plus riche de Chine. En mars, il a quitté la firme qu’il avait fondée six ans plus tôt pour se concentrer sur le développement de l’économie rurale, un objectif du gouvernement.

«La plupart de ces milliardaires sont malins, glisse Rupert Hoogewerf. Ils savent qu’ils doivent faire profil bas pour éviter les ennuis.» Ceux qui s’y refusent en font les frais, à l’image de Jack Ma qui avait dénoncé publiquement les autorités une semaine avant l’assaut contre Ant Group ou de Wang Xing qui a vu Meituan perdre 26 milliards de dollars de valeur boursière en mai après avoir publié un poème critiquant le penchant autoritaire du premier empereur chinois, une critique voilée contre Xi Jinping.

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La relève en embuscade

Mais la prochaine génération d’entrepreneurs stars émerge déjà. Robin Zeng, le fondateur du fabricant de batteries à base de lithium CATL, a vu sa fortune doubler en l’espace de six mois pour atteindre 43,7 milliards de dollars, soit davantage que celle de Jack Ma.

«Il y a aussi de nouveaux milliardaires dans le secteur des véhicules électriques et des biotechnologies, deux domaines que Pékin veut promouvoir», note Rupert Hoogewerf. L’an dernier, Zhong Shanshan, qui possède l’entreprise de boissons Nongfu Spring, a détrôné Pony Ma pour devenir l’homme le plus riche de Chine, avec une fortune de 68,8 milliards de dollars.