A la tête d'une délégation de 400 hommes d'affaires, le président chinois Hu Jintao entame aujourd'hui sa première visite en Amérique latine. Pourtant, l'euphorie n'est plus ce qu'elle était au Brésil, principal partenaire commercial de la Chine dans la région, où Jintao fait sa première escale, avant de se rendre en Argentine, au Chili et à Cuba.

Certes, le géant asiatique est en passe de devenir le deuxième client des exportations du Brésil – auquel il achète surtout du soja et du minerai de fer –, dont le boom spectaculaire, allié au prix élevé des matières premières, est largement responsable de la reprise de l'économie et de la réduction de la dépendance du pays aux capitaux étrangers. Et des accords commerciaux, permettant de vendre à la Chine les viandes du Brésil, seront signés.

Mais, dans le secteur privé, beaucoup jugent désormais qu'«on ne peut pas faire confiance à la Chine». C'est l'embargo décrété en juin sur 23 exportateurs de soja brésilien, dont la Chine est le plus gros client, qui a jeté un froid. La mesure avait quasiment paralysé les exportations brésiliennes du grain vers la Chine. Il est vrai que des cargaisons étaient infectées par un fongicide, mais Pékin a adopté la «tolérance zéro», alors qu'une norme internationale admet jusqu'à trois grains de fongicide par kilo. Pour les Brésiliens, cette intransigeance visait à réduire le prix du soja.

L'embargo a finalement été levé mais les normes sanitaires chinoises restent floues, faisant craindre au Brésil d'autres mesures «arbitraires». L'affaire avait fait grincer des dents même si le mois d'avant, Lula, le président du Brésil, alors en visite en Chine, louait le «partenariat stratégique» censé lier les deux pays.

L'industrie commence elle aussi à se sentir menacée par une éventuelle concurrence «déloyale» de la Chine. Jintao vient en effet réclamer à ses pays hôtes, Brésil en tête, qu'ils reconnaissent à la Chine le statut d'économie de marché, ce qui réduirait considérablement leur capacité à lui appliquer des mesures antidumping et donc à endiguer l'invasion des produits chinois, qui menace des secteurs «sensibles» comme celui du textile ou du jouet.

Le Brésil a donc des réticences. D'autant que, même si la balance commerciale entre les deux pays reste excédentaire en sa faveur, ses importations depuis la Chine sont en forte hausse et concernent des produits industrialisés. Dans une interview à la Folha de São Paulo, Jintao assure que l'octroi de ce statut pourrait «aider à accélérer» les investissements chinois dont le Brésil, limité par des contraintes budgétaires draconiennes, a cruellement besoin pour financer la modernisation de son infrastructure précaire. La Chine elle-même y a intérêt, au nom du meilleur écoulement des matières premières qu'elle achète à ce pays et qui sont essentielles à son industrialisation.

Mais le «partenariat stratégique» a ses limites. Et il n'est pas sûr que Lula l'ait compris. Au-delà des intérêts commerciaux de son pays, le leader de gauche rêve d'une alliance entre le Brésil, la Chine, l'Inde, la Russie et l'Afrique du Sud, qui renforcerait selon lui les pays du Sud face à ceux du Nord dans les négociations politiques et économiques internationales. «Lula mise trop sur la Chine, note Mario Marconini, directeur du Centre brésilien de relations internationales. Sa sympathie idéologique pour ce pays lui fait croire à tort qu'il est un allié stratégique.» Selon lui, la Chine est très pragmatique. Elle est plus proche des Etats-Unis que de tout autre pays. Pour elle, le Brésil, et toute l'Amérique latine, est un fournisseur des matières premières dont elle a besoin, pas forcément un partenaire stratégique.