57 pour le nombre de complications, 260 pour les années d’existence de la marque: avec sa montre de poche Référence 57260, la plus compliquée jamais réalisée dans l’industrie horlogère, Vacheron Constantin fait le pari de la qualité dans un marché mondial où les quantités de pièces commencent sérieusement à s’essouffler. Directeur général depuis dix ans, Juan Carlos Torres justifie les investissements réalisés dans sa société au cours de ces dernières années.

Le Temps: Comment se crée un tel produit?

Juan Carlos Torres: Notre responsable des montres sur mesure au sein de notre Atelier Cabinotiers, Dominique Bernaz, était en contact avec une personne qui voulait obtenir une montre de poche plus compliquée que toutes celles jamais fabriquées. Un samedi matin du début de l’automne 2007, Dominique Bernaz m’appelle et m’invite à prendre l’avion le jour même sur New York. Je rencontre ce mystérieux client qui n’est ni un spéculateur ni un simple investisseur dans l’horlogerie. Son souhait: que cette grande complication dispose d’un calendrier perpétuel hébraïque. De retour à Genève, nous en parlons aux trois horlogers qui en 2005 ont réalisé la Tour de l’Île, à l’époque la montre-bracelet la plus compliquée du monde. Yannick et Micke Pintus ainsi que Jean-Luc Perrin acceptent de relever ce qu’ils considèrent comme un véritable défi pour l’horlogerie suisse.

Quel est le prix négocié de cette montre de poche?

Il est aussi confidentiel que le nom de ce client fort discret et très attaché à son pays d’origine.

Il ne vous a pas mis en concurrence avec d’autres horlogers?

Non. Son expérience de collectionneur l’a conforté à l’idée qu’il n’y a sur la place de Genève que deux grandes marques, dont la nôtre, en mesure de réaliser un tel objet.

Quelles sont les caractéristiques de cette montre de poche?

Avant tout il a fallu créer le cœur de la montre. Les trois horlogers ont développé un tourbillon sur trois axes surdimensionnés avec une fréquence basse qui donne l’impression d’un battement de cœur. Ensuite, aux complications traditionnelles, ils ont rajouté une nouvelle couche de complications jusqu’au nombre de 57. Rien n’est simple: multiples calendriers, chronographe à rattrapante à double affichage rétrograde, trois modes de sonnerie possibles, etc. Héritage de 260 années de savoir-faire horloger, cette montre de poche construite en huit ans et qui porte la certification du «Poinçon de Genève» est conçue pour fonctionner mille ans!

Quel type de recherche particulière a-t-il fallu entreprendre?

Pour mettre au point le calendrier perpétuel hébraïque d’une extrême complexité mathématique et technique, nos trois horlogers ont notamment fait des recherches dans les ouvrages de religion. Ils ont contacté le grand-rabbin de France.

Combien de pièces uniques votre manufacture produit-elle chaque année?

Entre vingt et quarante, avec trois niveaux différents de complication, le dernier pouvant inclure le développement d’un tout nouveau mouvement. Toutes les commandes de pièces uniques sont soumises à un comité éthique. Les demandes à caractère politique, érotique ou religieux avec un objectif ostentatoire sont écartées. Elles doivent satisfaire à la culture de la marque. Par ailleurs, si une seule montre est montée, nous disposons en double de toutes les pièces constitutives pour en assurer le service après-vente.

Après le calendrier hébraïque, d’autres calendriers en perspective?

Nous travaillons sur d’autres calendriers, notamment islamique et hébraïque, pour répondre à de nouvelles demandes de clients.

Qu’est-ce qui vous fait dire avec assurance que la montre Référence 57260 est bien la plus compliquée?

Deux experts externes et plusieurs juristes nous l’ont confirmé. Ce ne serait bien évidemment pas à nous seuls de le prétendre.

Le marché horloger chinois, globalement en déclin pour la deuxième année consécutive, représente une part importante du chiffre d’affaires de Vacheron Constantin. N’est-ce pas dommageable pour votre manufacture?

Quand les exportations horlogères vers Hongkong, premier marché horloger suisse d’exportation, s’effondrent de 20% au premier semestre, cela crée des traumatismes. Sachant que les clients voyagent de par le monde, nous devons redistribuer les canaux de distribution afin de compenser les achats dans divers pays. C’est ce que nous avons fait en nous renforçant encore davantage sur le marché chinois qui est globalement sensiblement moins touché que celui de Hongkong. Fin septembre, nous avons enregistré une croissance à deux chiffres en Chine.

Comment est-ce possible?

Avec seulement 30.000 pièces par année, dont le prix catalogue varie entre 18.000 et 2 millions de francs, nous ne pouvons être comparés aux horlogers qui écoulent une forte production. Par ailleurs nous sommes très présents en Chine, notamment avec nos 29 points de vente dont 17 boutiques dans plusieurs villes du pays et avec nos deux centres de service après-vente à Beijing et à Shanghai. Nos horlogers formés en Suisse sont basés dans des flagship stores (magasins-phare, ndlr) afin d’apporter un service de haute qualité technique en direct à nos clients locaux.

Pourtant, la clientèle de voyage, notamment chinoise, n’est-elle pas la plus intéressante, notamment en Suisse?

Certes, il ne faut pas la négliger mais non pas au détriment de la clientèle locale. Il suffit en effet que pour de simples raisons de change monétaire un produit coûte sensiblement plus cher du jour au lendemain, comme c’est arrivé avec le franc suisse début 2015. Si une clientèle de voyage boude un pays où les prix ont brutalement grimpé, mieux vaut y avoir conservé une solide clientèle locale.

Précisément, comment se porte le marché suisse?

Troisième après la Chine et les Etats-Unis, le marché suisse demeure prospère. Les prix ont été adaptés par souci d’unifier ces derniers sur l’ensemble des marchés. Nous espérons inaugurer cette année une boutique à Zurich, qui sera la deuxième après Genève.

Et globalement?

Cette année nous allons connaître une croissance à un chiffre. Nous avons encore engagé une centaine de collaborateurs en Suisse. La société emploie au total 1200 personnes. Au cours de ces dernières années, la verticalisation de notre production nous a incités à embaucher du personnel. Ce processus touche à sa fin. En 2016, nous allons nous calmer un peu!

Que signifie pour vous la verticalisation de la production?

Dès 2016 Vacheron Constantin produira l’ensemble de ses assortiments et organes réglants, le cœur de la montre, de manière traditionnelle. En dix ans, la production interne de calibres a passé de 2000 à 30.000. Nous maîtrisons désormais l’ensemble de notre approvisionnement, avec notamment notre propre fabrique de cadrans. Les entités du groupe Richemont nous fournissent le reste de notre approvisionnement. Par ailleurs, dès la fin de cette année, tous nos produits seront certifiés «Poinçon de Genève».

Des marques de luxe se lancent dans les montres connectées, ne serait-ce que par le biais du bracelet comme Montblanc et IWC. Votre marque est-elle concernée?

Une montre connectée n’est pas à l’ordre du jour. Il y a deux types d’horlogerie. Celle qui se doit d’être impliquée dans une technologie d’avant-garde en collaboration avec les grandes écoles et les centres de recherche en Suisse. L’autre horlogerie, la nôtre, s’inscrit dans le monde de la technique, et veille à pérenniser un savoir-faire séculaire tout en innovant avec notamment comme mission la transmission de savoir.

Précisément, combien d’apprentis formez-vous?

Le premier acte de Jean-Marc Vacheron a été d’engager un apprenti le 17 septembre 1755. Nous sommes fidèles à cette mission. Nous comptons actuellement 18 apprentis, principalement des horlogers que nous formons. Parmi nos anciens apprentis, qui quasiment tous sont restés dans la maison, certains sont devenus chefs d’atelier des complications.

De la formation également pour les métiers d’art?

Non, dans ce domaine nous ne faisons pas de formation mais nous pérennisons tous ces savoirs. Un maître émailleur vient régulièrement chez nous pour former nos propres émailleurs. Par ailleurs, au sein de l’Ecole cantonale d’art de Lausanne (ECAL) nous avons développé un master en design de luxe et de métier d’art. Douze œuvres réalisées par les étudiants de l’ECAL avec des artistes genevois sont d’ailleurs présentées à l’Expo Milano. Nous avons enfin conclu un partenariat avec l’Ecole Boulle à Paris.

À l’occasion du 65e anniversaire des relations diplomatiques Suisse-Chine, le Capital Museum de Beijing a accueilli cet été une exposition organisée par le musée d’Art et d’Histoire de Genève en partenariat avec notre la manufacture. Quel bilan?

L’exposition «Genève au cœur du temps» a accueilli un demi-million de visiteurs. Un succès considérable! Et pendant ce temps, à Genève où les horlogers ne disposent d’aucun site pour montrer leurs œuvres, on se demande s’il faut ou non verser de l’argent pour la construction d’un nouveau musée de l’horlogerie et de l’émaillerie. J’espère que l’intérêt public l’emportera sur toute autre considération.