La Chine croit encore à un atterrissage en douceur

Croissance Li Keqiang vise une hausse du PIB de près de 7%, le plus bas chiffre depuis 1999

Pékin a rappelé les réformes lancées dès 2013 pour amortir le choc du ralentissement

Deux heures de discours, et un chiffre au cœur de toutes les attentes: la Chine vise désormais une croissance de son produit intérieur brut d’«approximativement 7%». Jeudi, pour ouvrir la session annuelle du parlement chinois prévue jusqu’au 15 mars, le premier ministre Li Keqiang a livré son catalogue d’objectifs. Pour l’inflation, ce sera 3% (contre 0,8% en janvier); le chômage urbain sous les 4,5% (proche de 4% l’an dernier).

L’objectif de croissance, le plus bas depuis 1999, tient compte des vents contraires qui soufflent sur la Chine, a précisé Li Keqiang. Surcapacité industrielle, marasme immobilier, insuffisante croissance de la consommation, agriculture inefficace, telles sont les failles identifiées par le premier ministre. «Les difficultés que nous allons rencontrer cette année pourraient être bien plus grandes que celles de l’an passé», a-t-il averti.

«Quand le bâtiment va, tout va. Mais le bâtiment ne va plus…» résume Jean-Pierre Cabestan. Pour Pékin, «le chiffre importe moins qu’avant; il s’agit surtout d’éviter un ralentissement trop brutal, et les troubles sociaux que cela risquerait de provoquer», analyse le sinologue, professeur de l’Université baptiste de Hong­kong. Un de ses collègues, d’une autre université hongkongaise, juge que la «Chine se trouve dans une situation proche de la déflation; 7% de croissance, cela va, mais cela équivaut à 1% en Europe. 5%, ce serait une vraie récession», selon ce spécialiste du développement de l’économie chinoise, qui préfère rester anonyme par crainte de pressions de Pékin. Dans ses dernières prévisions, le Fonds monétaire international estime que le PIB augmentera de 6,8% cette année. En 2014, la croissance avait atteint 7,4%, le plus faible chiffre en près de trois décennies.

Li Keqiang a aussi rappelé l’importance de la politique monétaire dans cette phase de transition vers la «nouvelle normalité». En trois mois, la banque centrale (PBOC) a baissé deux fois ses taux directeurs et relâché les réserves exigées pour accorder des crédits bancaires. «Elle n’a pas d’autre choix, avance l’économiste chinois. Et je ne serais pas surpris qu’elle baisse plusieurs fois encore ses taux.» Cependant, si le loyer de l’argent devient moins coûteux, «encore faut-il qu’il y ait des projets à financer. Or l’économie chinoise souffre de surcapacité dans tous les domaines!» selon lui.

C’est pourquoi Pékin a rappelé les réformes structurelles lancées depuis 2013 pour amortir le choc du ralentissement. Parmi elles, le soutien «inébranlable», selon Li Keqiang, au secteur privé. «Il est trop tôt pour en mesurer l’impact», juge Jean-Pierre Cabestan, qui constate que les grands groupes publics sont «loin d’être affaiblis». Aux yeux de son collègue économiste, la seule vraie réforme en marche, «c’est la lutte contre la corruption», mais elle vise d’abord un but politique: «sauver l’autorité du parti alors que l’économie flanche».

La pollution de l’air pourrait être un des leviers du chan­gement. Diffusé samedi sur le Web, le documentaire d’une ex-journaliste vedette de la télé­vision d’Etat, qui analyse les ­causes d’une pollution particulièrement visible à Pékin, a été vu plus de 150 millions de fois, signe de l’inquiétude de la population. Un nouveau ministre de l’Environnement vient d’être nommé. Hier, Li Keqiang a fixé plusieurs objectifs de réduction des émissions polluantes. «La sortie de ce documentaire montre que Pékin veut prendre le taureau par les cornes, analyse Jean-Pierre Cabestan. S’attaquer à la pollution peut aussi être un moyen d’accélérer les réformes économiques, celles par exemple contre les intérêts acquis des gouvernements locaux.»

«Quand le bâtiment va, tout va. Mais le bâtiment ne va plus…» résume le sinologue Jean-Pierre Cabestan