Gestion de fortune

La Chine, eldorado à risque pour les banques

Le marché chinois est un terrain aussi vierge que convoité pour les spécialistes de la gestion de fortune. Or Pékin se montre bien décidé à lutter contre l’évasion fiscale et les sorties de capitaux

Pourquoi la Chine retient-elle une banquière d’UBS depuis la fin de la semaine dernière? Alors qu’elle s’apprêtait à s’enregistrer à l’aéroport de Pékin, une employée de la banque à Singapour a dû faire demi-tour. Elle doit être entendue par une autorité locale mercredi, sans que l’on en connaisse les raisons. La banque, refusant de commenter cet incident, n’en a pas fourni non plus. Mardi, l’établissement disait seulement avoir levé sa recommandation à ne pas se rendre en Chine pour certains de ses employés. «C’est business as usual pour nous en Chine», affirmait un porte-parole.

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Les informations manquent encore: la banquière doit-elle être interrogée dans le cadre de son travail? A-t-elle, comme le supputent certains, aidé des clients à sortir de l’argent de Chine? Ce mystère n’a pas empêché le secteur bancaire de se retrouver en état d’alerte. Notamment parce qu’il pourrait s’agir d’un signe supplémentaire que Pékin est bien décidé à renforcer sa lutte contre l’évasion fiscale.

«Très peur»

Pire, «la Chine cherche à imiter l’offensive menée par les Etats-Unis contre les banques suisses en matière d’évasion fiscale, en s’en prenant aux intermédiaires qui assistent les Chinois aisés, observe Bill Majcher, ancien policier canadien et conseiller du gouvernement chinois en matière d’évasion fiscale et de blanchiment d’argent. L’arrestation de cette banquière s’inscrit dans cette logique. UBS a très peur de ce que ses banquiers pourraient révéler aux autorités chinoises.»

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Or, avec le contrôle des changes et la limitation des sorties de devises à 50 000 dollars par an, «il existe un désir des personnes fortunées de sortir de l’argent de Chine, et les banques étrangères sont intéressées à gérer ces fonds. Mais celles-ci ne devraient pas s’impliquer dans la sortie des capitaux de Chine, sinon elles apparaîtraient en tant que facilitatrices», estime Zach Lichtblau, avocat suisse chez Bonnard Lawson à Shanghai, qui, depuis treize ans, conseille des entreprises étrangères sur ce qu’elles peuvent faire ou ne pas faire en Chine.

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Distribution de cartes de visite

De même la sollicitation de clients chinois est interdite, à moins que la banque ne détienne une licence en Chine. Ce qui n’empêche pas de nombreux banquiers occidentaux de distribuer des cartes de visite ou d’organiser des banquets luxueux pour leurs prospects depuis des années, nous expliquent plusieurs interlocuteurs. UBS tient régulièrement des événements dans ses locaux à Shanghai, hébergés dans une maison de maître remplie d’œuvres d’art contemporain. Des comportements qui rappellent ceux épinglés en France et aux Etats-Unis, soulignent d’autres observateurs.

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Si les investissements des entreprises chinoises à l’étranger sont soumis à autorisation, des options légales existent néanmoins pour sortir des capitaux du pays, reprend Zach Lichtblau. Il cite le programme «QDII», pour Qualified Domestic Institutional Investor, par lequel des banques peuvent investir à l’étranger l’argent déposé par des résidents chinois. Ce programme avait été suspendu durant trois ans. Il a repris en avril mais les licences ne sont délivrées qu’au compte-gouttes.

Des millions de millionnaires

Le marché domestique, gigantesque, est en plein développement. Un milliardaire est créé tous les trois jours en Chine, dit-on. D’après le dernier rapport sur la fortune mondiale de Credit Suisse, le pays compte 35 millions de citoyens millionnaires. Un terrain aussi vierge que convoité. Les banques internationales se sont largement développées en Asie ces dernières années. UBS est d’ailleurs leader dans la région, avec 373 milliards de francs sous gestion en Asie-Pacifique à fin 2017. Plus de la moitié de cette somme se trouve à Hongkong, la principale porte de sortie des capitaux chinois. Mais la Chine elle-même est restée relativement fermée aux banques étrangères.

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En outre, malgré l’offensive de banques étrangères, les acteurs locaux sont clairement privilégiés dans les services et produits qu’ils peuvent offrir, par rapport à leurs concurrents étrangers. La législation s’est assouplie ces dernières années, offrant bientôt la possibilité à un acteur étranger de devenir majoritaire dans une coentreprise avec un partenaire chinois, par exemple dans la gestion d’actifs. Début octobre, UBS était d’ailleurs sur le point d’obtenir l’autorisation de prendre une majorité de parts (51%) dans sa joint-venture UBS Securities. Cela reste cependant une initiative isolée. Beaucoup d’acteurs étrangers ciblent surtout les avoirs chinois situés hors du pays, conclut Zach Lichtblau.

Collaboration: Julie Zaugg, Hongkong

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