Guerre commerciale

«La Chine a frappé les Etats-Unis là où ça fait mal»

Ancien diplomate américain et désormais professeur à Genève, Richard Baldwin estime que le président Trump se trompe dans sa stratégie protectionniste mais qu’il peut encore sortir gagnant de cette crise. Comme le président Reagan, en son temps, contre le Japon

Œil pour œil, dent pour dent. Quelques heures après la publication par l’administration Trump d’une nouvelle liste de produits chinois qui seraient frappés par des droits de douane punitifs, Pékin a donné la réplique mercredi. C’est désormais l’escalade dans la guerre commerciale entre les deux premières puissances. Le montant cumulé des produits visés par des mesures anti-dumping des deux côtés atteint 100 milliards de dollars. L’an dernier, les échanges entre les premières puissances commerciales totalisaient 580 milliards.

Avec sa propre liste de produits américains qu’elle entend cibler, Pékin a frappé fort. Le soja américain par exemple, dont elle est le premier client, serait surtaxé de 25%. En 2017, elle en avait acheté pour 14 milliards de dollars. Les avions Boeing, qui constituent plus de 50% de la flotte civile en Chine, sont aussi visés.

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Richard Baldwin, ancien diplomate américain et professeur d’économie à l’Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID) à Genève, offre une perspective historique à cette crise et affirme que des voix de l’économie américaine feront entendre raison au président Donald Trump. «La Chine ne veut pas de conflit parce que le système commercial actuel lui sied bien. Mais elle ne se laisserait pas faire», dit-il.

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Le Temps: Y a-t-il des précédents à la crise actuelle?

Richard Baldwin: Dans les années 70-80, les Etats-Unis accusaient le Japon de concurrence déloyale et avaient surtaxé ses exportations, notamment des voitures. Et effet, les supermarchés japonais discriminaient les produits étrangers en les exposant dans des espaces limités. Les présidents Reagan et Bush étaient des libéraux et avaient réussi à transformer le conflit en opportunité en négociant un plus grand accès au marché japonais pour les produits américains. L’administration Reagan avait aussi réussi à obtenir un accord de restriction volontaire des exportations automobiles.

Qu’en est-il des mesures protectionnistes en 1929?

Les Etats-Unis avaient imposé des droits de douane sur les produits agricoles à l’importation dans le but de protéger ses agriculteurs. Ses partenaires avaient immédiatement pris des mesures de rétorsion. Ce conflit commercial avait sans doute exacerbé la Grande Dépression. En 1933, les Etats-Unis ont réalisé leur tort et conclu des accords bilatéraux pour réduire les droits de douane.

Il y a aussi eu la guerre des bananes, de coton, de l’acier ou encore celle entre Boeing et Airbus…

Bien sûr. Mais dans tous ces cas, les Etats concernés avaient engagé les procédures établies à l’Organisation mondiale du commerce (OMC). On ne peut pas donc vraiment parler de guerre. Le conflit Boeing contre Airbus était différent dans la mesure où les deux entreprises étaient clairement subventionnées par les deniers publics. Dans la première crise de l’acier en 2002, l’OMC a condamné les Etats-Unis, qui ont alors fait amende honorable.

Aujourd’hui, la guerre est bel et bien engagée, n’est-ce pas?

Nous sommes effectivement au début d’une guerre commerciale. Mais celle-ci est différente de celle des années 80. Parce que désormais, la chaîne de production est mondiale. Les Etats importent pour pouvoir exporter. Sans les pièces importées à bas prix de Chine ou d’Inde, les exportations américaines ne seront pas compétitives. C’est pourquoi il y a une limite à toute guerre commerciale.

Comment interprétez-vous les mesures de rétorsion chinoises annoncées mercredi?

Après la publication de la liste américaine, c’était normal que Pékin révèle aussi la sienne. Les autorités chinoises ne se laisseront pas faire, mais cela ne veut pas dire qu’elles cherchent la bagarre. Au contraire. Le système actuel leur sied bien et elles ont intérêt à le maintenir. En publiant sa propre liste, la Chine a voulu se mettre dans une position d’égal à égal pour commencer tout dialogue avec les Etats-Unis. Mais elle a frappé là où ça fait mal aux Etats-Unis.

Il est intéressant de noter qu’elle a ciblé des produits sensibles, comme le soja, qui est produit dans les Grandes Plaines, au centre des Etats-Unis. Electorat acquis au président Trump et au Parti républicain, les agriculteurs seraient frappés de plein fouet si la surtaxe chinoise devenait effective. Les Chinois ont en tête les élections de mi-mandat dans quelques mois et jouent une carte qui peut faire mal aux républicains. Une victoire des démocrates serait de mauvais augure pour l’administration Trump. Pékin espère aussi que des voix se lèvent aux Etats-Unis et contestent la stratégie belliqueuse de leur président.

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L’administration Trump sera-t-elle forcément perdante?

Le président américain a tout faux dans sa stratégie. Il réalise que l’économie s’enfonce dans le déficit et dans la dette. Il use du protectionnisme pour réduire les importations, et par conséquent, le déficit. Le président Trump ne réalise pas que le déficit est le résultat de sa propre politique d’expansion économique et monétaire. Les Etats-Unis consomment plus qu’ils ne produisent et s’enfoncent ainsi dans la dette.

Vous êtes pessimiste…

Non. On peut d’abord espérer que le président Trump ne fera pas exactement tout ce qu’il a dit. Par exemple, il avait fait comprendre que tous les exportateurs d’acier seront touchés par les mesures antidumping. Par la suite, il a admis des exceptions. Dans le même registre, il voulait cibler la Chine. Mais il a fini par réaliser que la Chine n’est pas parmi les plus grands exportateurs.

Quel pourrait être alors l’épilogue de cette crise?

Je suis plutôt optimiste. L’administration Trump vient de négocier un accord avec la Corée du Sud, qui a accepté d’ouvrir davantage son marché aux produits américains. Elle pourrait faire de même avec la Chine. Les Chinois ne veulent pas être humiliés par les Etats-Unis, mais accepteraient d’acheter plus de produits américains. Donald Trump pourrait ainsi sortir gagnant. Comme le président Reagan à l’époque.

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