Financement

En Chine, la jungle sans foi ni loi des petits crédits

En Chine, les prêts entre particuliers ont explosé. Or les escroqueries ne manquent pas. Des étudiantes se voient,par exemple, encouragées de livrer des photos d’elles nues en échange de conditions de prêts avantageuses

Des photographies d’elles nues contre un meilleur taux d’intérêt pour leur crédit. Et des créanciers qui menacent de mettre ces images sur Internet au premier retard de paiement. Plusieurs étudiantes chinoises ont récemment été piégées par ces sites Web qui organisent des prêts entre particuliers. D’autres débiteurs ont subi les menaces des agents de recouvrements. La police a saisi leurs outils de travail: des épées, sabres et autres couteaux à longues lames.

Ces dernières semaines, la presse chinoise a raconté le côté obscur des prêts entre particuliers (peer-to-peer, ou encore P2P). Sur le Twitter chinois, Weibo, «Neuvième oncle de Pékin», comme il se fait appeler, a été cité en exemple, lui qui dénonce les financiers sans foi ni loi dont sont victimes les étudiantes. «J’aime aider les gens. Je suis un vieil homme, un communiste convaincu», a-t-il écrit au Temps.

«Le marché des prêts aux étudiants est en pleine croissance, confirme Luke Deer. Mais il y nage aussi de gros requins, comme l’ont montré ces histoires.» Chercheur à l’Université de Sydney et coauteur de plusieurs rapports consacrés aux P2P en Chine, Luke Deer rappelle que «le système financier chinois ne se développe pas aussi vite que le reste de l’économie. Puisque les crédits vont principalement aux grandes sociétés, ces plateformes de finance alternative répondent aux besoins de financement des PME ou des consommateurs.»

A lire: La croissance chinoise se stabilise, mais pas grâce aux réformes

«La prostitution pour financer les études, ce n’est pas une spécificité chinoise, précise Séverine Arsène, spécialiste du Web chinois. Les pratiques de ces sites de crédit attestent en tout cas de la violence des relations entre les Chinois.» D’autant qu’en mettant en ligne de telles photographies, les créanciers «ne risquent cependant pas grand-chose, ajoute la chercheuse du Centre d’études français sur la Chine contemporaine à Hongkong. Les autorités tiennent un discours très ferme qui condamne la pornographie, et la vulgarité. Dans la réalité, cela reste un sujet moins sensible que les messages à contenu politique. Au pire, la page Web en question sera supprimée.»

Réactions des autorités

La publication de ces articles dans la presse chinoise ne doit peut-être rien au hasard, reprend Luke Deer. «Ces trois derniers mois, les autorités ont mis en œuvre des mesures de répression. Beaucoup de plateformes ont été fermées, certaines parce qu’elles menaient de véritables systèmes de Ponzi. Les articles sur les photos de nu pourraient être une pièce de cette campagne pour avertir le public.»

L’an dernier, «plus de 100 milliards de dollars ont été levés pour la finance P2P, près de trois fois plus qu’en 2014, et 99% de la finance alternative de toute la région Asie-Pacifique», a calculé Luke Deer. «Des milliers de plateformes existent, complète Patricia Cheng, responsable de la recherche financière en Chine auprès du courtier hongkongais CLSA. Elles ne sont pas accréditées par les autorités de surveillance, parce qu’elles ne font que mettre en relation des personnes, celles qui veulent prêter des fonds, et d’autres qui en ont besoin.»

Les taux d’intérêt se situent entre 15 et 20%. Sur certains sites, les étudiants fréquentant les universités les plus réputées peuvent obtenir de meilleures conditions. Les garanties exigées sont minimales. Une simple carte d’identité peut suffire pour décrocher un premier prêt, souvent de quelques centaines de francs et d’une durée de quelques mois.

Acteurs traditionnels pris de vitesse

Cette microfinance à la chinoise a profité du Web pour prendre de vitesses les acteurs financiers traditionnels. Sa forte croissance et la multiplication des abus ont cependant conduit la Banque populaire de Chine (PBOC) à prendre quelques mesures. Depuis l’été dernier, elle exige que les fonds soient déposés auprès d’un établissement reconnu. «Il y a de la crédulité des deux côtés, poursuit Patricia Cheng, ceux qui espèrent des rendements mirobolants, et ceux qui empruntent sans conditions.» En décembre dernier, la plateforme Ezubao a été fermée par les autorités. Elle promettait un rendement annuel de 15%, mais a en réalité trompé 900 000 investisseurs pour un total de 50 milliards de yuans (7,3 milliards de francs); 21 personnes ont depuis été arrêtées.

Ce marché, «c’est un grand bazar, une jungle dans laquelle on peut perdre sa chemise, résume Arthur Kroeber, responsable de la recherche chez Gavekal, une société qui conseille les hedge funds. Cela dit, pour le moment, sa taille reste trop petite pour poser un risque au système financier.» En 2015, le volume total des prêts accordés en Chine représentait seize fois celui du marché des prêts entre particuliers.

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