En Chine, la libéralisation des marchés passe par la bande

Concurrence Les groupes publics bloquent les avancées du pays

Analyse

Les attaques frontales sont rarement victorieuses. Lorsque des institutions figées dans leurs privilèges bloquent l’économie d’un pays, le mieux est donc de laisser s’organiser autour d’elles un univers concurrentiel qui les obligera à s’adapter pour survivre. A défaut de pouvoir s’en prendre durement aux grands groupes publics qui constituent autant de baronnies imprenables, Pékin semble avoir décidé d’appliquer à la lettre ce principe pour dynamiser son économie.

Cela fait des années maintenant que les groupes publics ont été identifiés comme l’un des principaux points de blocage dans le pays. Non seulement ils bénéficient de positions dominantes sur des marchés clés (télécommunications, énergie, banques) mais ils captent, en plus, l’essentiel de la ressource financière. Réputés invincibles, ils raflent l’essentiel des crédits bancaires, laissant les entreprises privées dans une grande précarité financière. Depuis plus de dix ans maintenant, ils promettent, sous la pression médiatique, de restituer à la collectivité une partie de leurs gigantesques profits. Mais à bien y regarder de près, ils sont loin d’être passés à l’acte. Car le peu qu’ils restituent d’une main, ils continuent à le récupérer d’une autre, via des subventions ou des marchés protégés.

Bataille dans le ciel

Li Keqiang, le premier ministre réputé libéral, a forcément conscience de cette situation. Mais il sait que les représentants de ces groupes publics sont plus présents encore qu’auparavant dans le Comité central du PC chinois, cette instance de près de 400 personnes qui constitue le véritable club des VIP du parti. Il semble donc avoir résolu de s’attaquer à la forteresse des groupes publics en laissant la concurrence jouer les trublions.

Dans plusieurs secteurs, la bataille s’organise. Pendant six ans, et jusqu’à mai 2013, il était interdit, en Chine, de créer une nouvelle compagnie aérienne. Mis à part, à la marge, le groupe Hainan Airlines, personne ne semblait en mesure de nuire aux trois piliers du secteur que sont Air China, China Southern et China Eastern. Trois mastodontes publics confortablement installés dans leurs bases respectives – Pékin, Canton et Shanghai. Mais Pékin vient d’annoncer qu’il allait inverser la vapeur et pousser à la création de compagnies low cost. Un domaine où son retard est flagrant dans le paysage asiatique. Aide au financement, facilitation des procédures dans les aéroports: plutôt que de désarmer le fort, il s’agit d’aider le faible à se faire une place face à lui.

Deuxième déclinaison de cette démarche: le secteur bancaire. A défaut de pouvoir réellement secouer l’une des industries les plus privilégiées de Chine, Pékin est en train de laisser les grands groupes de l’Internet s’imposer, peu à peu, comme de redoutables concurrents. La lutte se situe sur le terrain de la rémunération des dépôts bancaires. Protégées par une régulation conçue pour faciliter le financement des entreprises, les banques plafonnent cette rémunération à 3,3% par an. Soit, en tenant compte des prix de l’immobilier, moins que l’inflation. Et voilà qu’Alibaba, le géant du commerce en ligne, surgit dans ce paysage en proposant à ses clients de placer leurs économies à des taux tournant autour de 6%. Un tabac: le groupe parvient par ce moyen à récolter 400 milliards de yuans en moins de huit mois. Près de 50 milliards d’euros! Baidu et Tencent, les deux autres géants du secteur, s’engouffrent aussi dans la brèche, au point de capter à eux trois 1000 milliards de yuans des dépôts bancaires au mois de janvier.

Le dernier exemple en date concerne la vie quotidienne des citadins chinois. Ce sont encore Tencent et Alibaba qui y jouent le rôle d’agents perturbateurs. Chacun vient de donner un coup de fouet à des applications mobiles permettant de commander un taxi, dans des villes où cela est généralement quasiment impossible. Pour inciter à se connecter à leurs services, ils subventionnent actuellement chaque course. Sur un marché strictement régulé, avec des prix au kilomètre artificiellement bas et dont les profits sont captés par les sociétés de taxis au détriment des chauffeurs, voilà que des accords de gré à gré se font via une application mobile génialement pensée, basée sur la géolocalisation. Au final, le prix de la course s’en ressent de plus en plus souvent pour le consommateur final. Mais la Chine entière s’est ruée sur ce service en quelques mois seulement.

Grincements de dents

Evidemment, ces changements font grincer des dents. Chez les banques, la résistance s’organise. Elles poussent le régulateur à soumettre ces nouveaux concurrents aux mêmes plafonnements qu’elles. L’ancien président d’ICBC, la première banque du pays, a déclaré qu’il fallait à tout prix réguler la finance en ligne. Le fonds d’Alibaba a été taxé de «fonds vampire» par la télévision d’Etat CCTV, au motif qu’il sucerait le sang des banques. Un discours qui risque d’avoir bien du mal à convaincre, vu le peu d’amour des Chinois pour leurs banques… De la même manière, la révolution des taxis fait grincer des dents, y compris chez les usagers: à Pékin, lorsqu’on n’a pas la fameuse application pour les réserver, on peut désormais rester longtemps en rade au bord de la route.

Il n’empêche: mises bout à bout, ces petites batailles dessinent le paysage d’une économie chinoise dont les rentes, à défaut d’être attaquées par un pouvoir trop acoquiné avec leurs bénéficiaires, pourraient être malgré tout entamées par une génération d’entrepreneurs modernes et décomplexés. A condition que les champs de bataille se multiplient. Et que Pékin résiste à la tentation d’intervenir.