«En Chine, le marché du luxe va se normaliser»

Ronnie Chan préside Hang Lung, un groupe de Hongkong spécialisé dans l’immobilier commercial, y compris en Chine. Forbes estime sa fortune et celle de son frère Gerald à quelque 3 milliards de dollars. Ronnie Chan répond aux questions du Temps, en marge d’une conférence qu’il donnait mardi à Genève pour l’American International Club (AIC).

Le Temps: En avril, dans «Forbes», vous déclariez à propos du marché immobilier chinois que «cette année distinguera les hommes des garçons». Redoutez-vous donc, comme le Fonds monétaire international la semaine passée, l’éclatement de la bulle immobilière?

Ronnie Chan: Tout d’abord, les bulles immobilières sont inévitables dans les économies en développement. Lorsqu’en Occident, on évoque ce terme, il renvoie à un animal un peu différent. Pour vous, une bulle a éclaté en 2008, aux Etats-Unis. Pour nous, le marché grimpe et chute chaque année. Quel est donc le problème? Ceux qui ont peur des bulles immobilières dans les pays émergents ne devraient pas s’en occuper.

– Tout de même, beaucoup de gens reviennent de Chine avec en mémoire des images de bâtiments entiers complètement vides…

– Il y a deux sortes de bâtiments vides. Ceux liés à cette surchauffe, et ce que l’on appelle les villes fantômes. Certaines régions de Chine, par exemple celles riches en charbon, ont eu beaucoup d’argent ces dernières années, mais les possibilités d’investissement restaient très limitées. Raison pour laquelle elles ont acheté de l’immobilier, seul placement possible. Ces investissements ne répondent pas du tout à l’équation de l’offre et de la demande.

– Quel risque pour la croissance la surchauffe immobilière fait-elle peser?

– Chaque fois que le prix de l’immobilier chute, cela pose un risque économique, n’importe où dans le monde. Cependant, dans le cas de la Chine, le risque se réalise en permanence, et non tous les sept-huit ans, comme dans les pays développés. Si vous utilisez le prisme occidental, vous jugerez mal l’économie chinoise.

– Pourquoi le FMI, dont le chef économiste Zhu Min est Chinois, est-il alors si alarmiste?

– Quand vous êtes à Rome, vous faites comme les Romains. Je connais Zhu Min très bien; son analyse n’est pas fausse, mais il faut la placer dans le bon contexte.

– Le président Xi met en œuvre un plan anti-corruption qui se répercute sur le marché du luxe. A quoi les horlogers suisses, inquiets, doivent-ils s’attendre?

– Je les comprends puisque je m’occupe de grands centres commerciaux qui vendent leurs montres. Il ne fait aucun doute que ces dix à quinze dernières années, il y a eu une demande gigantesque pour les biens de luxe, en particulier pour les montres, qui, contrairement aux vêtements, sont utilisées comme cadeaux. Nous devons à présent trouver une nouvelle normalité. Cela ne veut pas dire que le marché va s’assécher, car il y a toujours beaucoup de riches personnes demandeuses de ces biens de luxe. Les grandes marques horlogères ne peuvent cependant plus s’attendre à retrouver le niveau des ventes passées.

– Londres, Francfort, ou encore la Suisse veulent devenir un «hub» du renminbi. Qui va l’emporter?

– Peu de personnes contesteront l’importance future du renminbi; néanmoins, je ne la vois pas devenir rapidement une monnaie de réserve internationale. Cela dit, quel sera le principal centre du renminbi? La réponse sera en partie politique, mais elle viendra aussi du marché. Ce sera un centre financier. Le volume des échanges commerciaux aura aussi son importance; de ce point de vue, la Suisse et ses 7 millions d’habitants pèse moins que l’Allemagne. Le volume des investissements comptera également; Londres a des avantages. La Suisse a aussi des atouts, mais la fin du secret bancaire la contraint à prouver sa valeur. N’oubliez pas non plus que la grande place gagnante de cette internationalisation du renminbi, ce sera Hong­kong.

– Pékin a publié la semaine ­dernière un «livre blanc» vu par le mouvement Occupy Central comme une menace pour l’autonomie de Hongkong et pour son centre financier. Etes-vous aussi inquiet?

– Cette lecture du livre blanc n’a aucun sens. Occupy Central ne peut que faire de l’ombre à Hong­kong, et réjouir notre concurrent Singapour, pourtant bien moins démocratique. Il se trouve que depuis 17 ans [ndlr: en 1997, le Royaume-Uni a rendu Hongkong à la Chine], Pékin n’a pas assumé ses responsabilités vis-à-vis de Hongkong, comme le prévoit la loi fondamentale de la région. Ils ont été complètement absents. Or ne pas gérer, c’est mal gérer. Les gens disent aujourd’hui que la Chine serre la vis; c’est n’importe quoi! Et cela n’a cependant rien à voir avec la politique économique, qui reste du ressort de Hong­kong.