Le long de la route de l’aéroport qui serpente sur la plaine, des cadavres de tôle rouillée défilent, abandonnées dans le vent du Hebei. Des hauts fourneaux éventrés, témoins du rythme implacable de la mondialisation qui remodèle depuis trois décennies cette province industrielle à seulement trois heures de TGV au sud de Pékin. Un paysage poussiéreux et désolé aux accents crépusculaire, sous un ciel plombé d’un gris désespérément crayeux. Ici, on trouve neuf des dix villes les plus polluées de Chine, comme la préfecture de Handan et ses 9 millions d’habitants, résignés à ce plafond bas quotidien. Mais pour eux, une menace plus inquiétante plane sur la ville.

«Ici, les gens ont de l’argent grâce à la sidérurgie. Mais récemment, les ventes ne sont pas bonnes» se désole Liu, vendeuse de jade au grand magasin à l’architecture soviétique, du centre-ville commerçant. Cette pierre verte si dure est symbole de longévité et prospérité pour les Chinois. Des attributs qui ne collent plus à l’industrie motrice de la région. Le miracle de l’acier touche déjà à sa fin, lui qui a sorti ces plaines de la misère dans les années 90, lorsque la Chine partait à l’assaut de l’économie globalisée avec entrain. Il y a une éternité.

Chômage technique

«C’est un secteur en dépression. Mon salaire a diminué de moitié. A mon âge, si je suis viré, je rentre chez moi» explique une ouvrière quinquagénaire sortant pour sa pause déjeuner sous les gigantesques cheminées de l’aciérie Wen’an. Une chute drastique de revenus déclenchés par le chômage technique décrété par la direction, faute de débouchés. Le salaire étant indexé sur la production, les ouvriers trinquent. C’est la stratégie suivie par les aciéries d’Etat pour endiguer un mal profond aux implications sociales explosives pour la seconde économie mondiale: la surcapacité industrielle.

Allongé dans l’habitacle de son semi-remorque aux pneus rougis par le minerai de fer du Shandong, Qiu acquiesce au sortir de sa sieste. Le chauffeur au visage de gamin fait la navette en deux jours depuis cette péninsule, au volant de son bolide déglingué, pour alimenter l’aciérie Yu Hua, dans le Hebei. Mais rien ne presse désormais. «Avant, j’écoulais des cargaisons de 7000 Yuan (1061 francs), maintenant, ils ne me prennent que la moitié. Il n’y a plus assez de demande et trop de camions!» raconte le chauffeur, en se réveillant.

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Le Hebei subit de plein fouet la crise de l’acier chinois, dont elle est la première province productrice, avec un quart de l’astronomique production nationale estimée à 1,2 milliard de tonnes par an. Cette région peuplée de 70 millions d’habitants produit à elle seule près du double de l’acier fabriqué dans l’ensemble de l’Union européenne. Mais cette boulimie est une fuite en avant intenable. La surproduction d’acier chinois serait de l’ordre de 35 à 40% selon les experts européens, qui dénoncent un dumping mettant en péril les emplois dans la sidérurgie du Vieux Continent. Sous la pression de Bruxelles et Washington, Pékin a décrété un plan de restructuration du secteur qui devrait à terme supprimer 500 000 emplois. Le 11 mars, Le patron de Wuhan Steel Iron, Ma Guoqiang, a confirmé qu’il allait supprimer «50 000 emplois», soit plus de la moitié de la main-d’œuvre de ce producteur majeur. Une vaste opération de concentration pour faire émerger 4 à 5 géants compétitifs à l’échelle internationale, laissant sur le carreau nombre des plus de 300 aciéries du pays. «En 2014, les dix premiers fabricants produisaient 36% de l’acier chinois. Ce pourcentage doit doubler à l’horizon 2020. Mais, c’est au gouvernement de déterminer quelles usines doivent fermer» explique Zhang Lin, expert au Lange Steel Information Research Centre, basé à Pékin.

Pas de «licenciements massifs»

Un dilemme pour le Parti, et le président Xi Jinping, obsédés par la stabilité politique. Et pour l’heure, le nouveau timonier joue la prudence. Alors que la croissance est tombée à son niveau le plus bas depuis 25 ans, le Premier Ministre Li Keqiang, a écarté «tout licenciement massif», lors de sa conférence de presse de clôture de l’Assemblée Nationale Populaire, à Pékin, la chambre d’enregistrement du régime, le 16 mars. Le soutien à l’activité prend le pas sur la volonté de réforme, à l’heure où le spectre d’un «atterrissage brutal» prend corps, et que les exportations ont chuté de 25% en février. Au risque d’irriter les partenaires commerciaux qui pointent la modestie des efforts de restructuration, comparée à celle conduite dans les années 90 par le premier ministre Zhu Rongji, qui avait mis à pied plus de 30 millions de fonctionnaires. «La réalité est que le ralentissement est énorme et qu’ils n’ont pas encore débranché la prise. Les licenciements n’ont pas commencé» juge David Baverez, investisseur français basé à Hongkong. Ainsi, Pékin ne compte supprimer que 10 à 15% de sa capacité à l’horizon 2020 soit moins de la moitié des efforts exigés par l’Europe ou les Etats-Unis. Déterminée, la diplomatie chinoise vient de forcer la Commission à rabaisser de 20% ses estimations de surproduction, selon Reuters. «La gestion des surcapacités sera le test de la réforme en Chine» a pourtant proclamé la commissaire en charge du commerce, Cecilia Malmström, devant le Parlement Européen.

Car à l’échelon provincial, les autorités rechignent à appliquer les restructurations de Pékin, craignant de devoir gérer ensuite des troubles sociaux. Sur le trottoir devant l’usine Wen’an, une échoppe de nouille fait ses comptes en grimaçant. «Je ne fais plus que 200 Yuan par jour, avant j’en vendais parfois pour 1000. A long terme, cette situation est catastrophique» explique la vendeuse en attendant la pause déjeuner des ouvriers.

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