C’est un plan de relance qui ne dit pas son nom: une à une, les grandes villes chinoises annoncent des investissements à faire pâlir d’envie les pays européens enlisés dans la récession.

Derniers en date, ceux des municipalités géantes de Tianjin et de Chongqing. La première a promis, il y a quelques jours, 1500 milliards de yuans (189 milliards d’euros) d’investissements sur quatre ans dans dix secteurs industriels. La seconde, autant, mais en trois ans. Changsha, la capitale du Hunan, a dévoilé en août une liste de 195 projets industriels et d’infrastructures «pour les prochaines années» – tout en lançant une invitation aux capitaux privés désirant y participer. Le montant? 829 milliards de yuans (104 milliards d’euros).

L’addition, rien que pour ces trois villes (d’autres collectivités locales ont fait des annonces), approche les 4000 milliards de yuans du méga plan de relance de 2008, lancé pour compenser les effets de la crise financière globale sur l’économie chinoise.

Sauf que les vents contraires soufflent toujours aussi fort sur le secteur exportateur. Que la consommation intérieure, même ­robuste, n’est pas encore capable de tirer une machine économique chinoise en décélération marquée (+7,6% de croissance au second trimestre 2012, la plus faible performance en trois ans). Et enfin, que personne n’est fixé sur la manière de financer cette nouvelle orgie d’investissements.

«Pékin souhaite sans doute voir un rebond de l’économie, surtout à l’approche de la transition au sommet [c’est-à-dire le 18e Congrès du Parti communiste en octobre]», souligne Michael Pettis, professeur de finance à l’Université de Pékin. Or, la pompe à crédit donne des signes de fatigue. «Mon sentiment, c’est que le gouvernement central a bien fait mine d’autoriser, et même d’encourager davantage les dépenses en infrastructures, mais a refusé de les financer. Et que les gouvernements locaux sont en train de réaliser que ça sera bien plus difficile qu’ils ne le croyaient», poursuit ce spécialiste de l’économie chinoise.

Le méga plan de relance de 2008 avait été financé en partie par le gouvernement central, et en partie par le crédit bancaire. Il avait été très critiqué par ceux qui y voyaient un retour en arrière, marqué par un retrait relatif du secteur privé au profit du secteur étatique ou para-étatique. Aujour­d’hui, ces mêmes personnes dénoncent ses effets pervers. «Si nous n’avions pas procédé au plan de relance en 2008 et 2009, si les investissements n’avaient pas été aussi rapides en Chine, la situation serait bien meilleure qu’elle ne l’est», expliquait lors d’un sommet des économistes chinois début juillet à Wuhan le chef de file des économistes dits «libéraux», Zhang Weiying. «Et si nous commençons de nouveau à faire de la relance et des investissements à grande échelle, ce sera désastreux pour l’économie chinoise», a-t-il ajouté, estimant qu’il «n’y aura pas d’avenir sans une ­période de croissance lente et de transformation structurelle».

Ce plan de relance décentralisé inquiète aussi Zhang Xiao, professeur à l’Université des sciences et des technologies de Pékin, qui craint, selon le quotidien économique Meiri Jingji Xinwen, de le voir aggraver les surcapacités qui ont résulté de celui de 2008-2009, et qu’il «n’épuise à l’avance les besoins d’investissement des prochaines années».

Ces cris d’alarme reflètent sans doute les tiraillements au sommet autour de la politique à suivre. Au premier rang desquels la question de savoir s’il faut ou non soutenir la croissance à tout prix. Le gouvernement chinois anticipe pour l’année 2012 un ralentissement de la croissance à 7,5% (contre 9,2% en 2011), et a choisi d’assumer cette décélération: entre hausse des salaires et autres progrès sociaux, il préfère une activité moins dynamique mais plus soutenue par la consommation intérieure.

D’autant que l’effet boomerang de la croissance à crédit des dernières années a peut-être été sous-estimé: les mauvaises créances ­latentes ont gonflé. Celles-ci «siphonnent les nouveaux crédits», estime Patrick Chovanec, de l’école de gestion de l’Université Tsinghua. «Les banques accordent bien des nouveaux prêts, mais une grande partie d’entre eux prend la direction du système bancaire informel, où ils servent à rembourser des intérêts élevés. Donc, plus ces prêts sont reconduits, et moins il y a de l’argent disponible [pour des investissements]», poursuit l’économiste.

Il est paradoxal, dans ces circonstances, de voir les régions, et la NDRC, l’agence d’Etat responsable des grands projets, évoquer des financements privés: «Ils se disent qu’ils vont devoir compter sur l’investissement privé, car il n’y a pas assez d’investissement public. Mais tout l’intérêt d’un plan de relance, c’est de contre­carrer la contraction de l’investissement privé», dit-il.

Selon M. Chovanec, les marges de manœuvre des autorités chinoises sont réduites: «Penser que la Chine peut pratiquer une politique de relance budgétaire, c’est faire abstraction d’un endettement virtuel élevé: les banques, les trusts, les sociétés d’Etat, les collectivités locales, les promoteurs, chaque fois qu’une de ces entités faillit, c’est au gouvernement d’intervenir.»

Ce boom du crédit, c’est de la dépense budgétaire déguisée, poursuit-il: «Nombre de ces dettes arrivent à échéance. Même si elles sont reconduites, le gouvernement devra intervenir un jour ou l’autre. Donc toute nouvelle relance sert surtout à payer pour la croissance passée.»

«Toute nouvelle relance [économique] sert surtout à payer pour la croissance passée»