La Chine place ses pions sur la «nouvelle Route de la soie»

Développement Pékin veut améliorer les infrastructures d’Asie centrale

Le projet, qui dispose de 40 milliards de dollars, vient de recevoir le soutien de 50 Etats

Plus un discours officiel ne semble l’oublier. Dernier exemple à Davos, la semaine passée. A la fin de son intervention, le premier ministre chinois, Li Keqiang, a évoqué le nouveau rôle de la Chine pour aider d’autres pays à se développer. En particulier grâce à la «Route de la soie», une route «du XXIe siècle» à la fois terrestre et maritime.

Le week-end dernier, le gouvernement chinois a fait savoir que quelque 50 pays s’intéressent désormais à ce projet lancé par Xi Jinping en 2013. En octobre 2014 à Pékin, lors du Sommet de l’Asie-Pacifique (APEC), le président de la République populaire avait annoncé la création d’un fonds ad hoc doté de 40 milliards de dollars, pour construire autoroutes, ponts, voies de chemin de fer et autres ports.

Sur cette Route de la soie, «une heure ne passe pas sans qu’on croise un de ces hauts camions verni comme un jouet en bleu pervenche […]. Un paysan sur son âne, une faucille chaude de soleil sous le bras», écrivait Nicolas Bouvier au début des années 1950 dans L’Usage du monde. Les «ravines profondes» dans lesquelles l’écrivain genevois embourbait sa Fiat Topolino jusqu’au capot restent aujourd’hui incertaines.

Dans un rapport publié l’automne dernier, la Conférence de l’ONU pour le développement (Cnuced) rappelle que la Route de la soie a connu son âge d’or il y a plus de 2000 ans, du temps de la dynastie Tang. A l’époque, l’Empire du Milieu faisait venir jusqu’à Xi’an des caravanes d’Europe, chargées de biens aussi exotiques que du verre, avant de faire le chemin inverse, les malles pleines de soie. Refermant la Chine sur elle-même, la dynastie Ming (1368-1644) mit fin à ce commerce. Autant de références historiques qui s’intègrent dans le «rêve chinois» du président Xi.

La route passe par le Kirghizistan, le Kazakhstan ou encore l’Ouzbékistan. Les Chinois ne sont pas les seuls à s’intéresser à cette région, qui «a la capacité de devenir le premier producteur d’énergie [fossile] du monde», souligne la Cnuced. En dix ans, les investissements directs étrangers par des groupes essentiellement occidentaux sont passés de 2 milliards à plus de 19 milliards de dollars.

Depuis la fin de l’Union soviétique, la Banque asiatique du développement travaille aussi à la renaissance de la Route de la soie. Cependant, Pékin estime pouvoir accélérer le mouvement en apportant de nouveaux moyens financiers. En 2014, les investissements de la Chine, hors secteur financier, ont pour la première fois dépassé les 100 milliards de dollars, en hausse de 14,1%, a indiqué mi-janvier le vice-ministre du Commerce. Un montant qui est appelé à grandir, en particulier en raison des sommes dégagées pour la Route de la soie, a précisé le vice-ministre.

Cette route aiderait aussi la Chine à trouver des relais de croissance. La semaine dernière, Pékin a publié pour 2014 un PIB en hausse de 7,4%, moins que prévu, et le plus mauvais chiffre en près d’une génération. Lundi, la production d’acier est ressortie en recul de 3,4%, la première contraction depuis 1995.

Le projet de nouvelle Route de la soie tombe bien «alors que la Chine a besoin d’une nouvelle croissance», confirmait la semaine dernière Edward Chen, lors de l’Asian Financial Forum (AFF) à Hongkong. Ce projet «doit se faire à la mode asiatique, tout en consensus», ajoutait le président du Qianhai Institute for Innovative Research.

Cette idée du consensus renvoie à la volonté supposée de Pékin d’utiliser le fonds de la Route de la soie pour étendre son influence géopolitique. Au sommet de l’APEC, le président Xi n’a-t-il pas dit que ce projet visait «surtout» à rapprocher les pays concernés, en particulier de la Chine. D’aucuns voient alors une sorte de Plan Marshall, pendant de l’action des Etats-Unis en Europe au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. «C’est faux, rétorque Huang Yiping. Le projet de la Route de la soie traite davantage de coopération que d’assistance.» Rencontré à l’AFF en marge d’une table ronde consacrée à la Route de la soie, le professeur d’économie à l’Ecole nationale du développement de l’Université de Pékin reconnaît que, «bien sûr, certains projets seront réalisés par des sociétés chinoises, qui disposent d’avantages comparatifs en matière de construction d’infrastructures. Mais si seuls des groupes chinois le font, alors ce sera très contre-productif.»

Il reste maintenant à passer à la phase concrète de ce fonds, présenté comme un véhicule à but lucratif. «Il faut vite réaliser quelque chose, une route, un port ou une voie de chemin de fer, que sais-je, avertit Huang Yiping. Cela donnerait une vraie crédibilité au projet.»

La région de l’Asie centrale «a la capacité de devenir le premier producteur d’énergie [fossile] du monde»