Supachai Panitchpakdi, qui succédera à Mike Moore à la tête de l'OMC (Organisation mondiale du commerce) en septembre 2002, bénéficie d'un rare privilège. Il est le premier directeur général de l'OMC qui peut se permettre le luxe d'une longue et minutieuse préparation avant de prendre effectivement ses fonctions. Et cet ancien banquier converti à la politique compte bien ne pas gâcher cet avantage.

Supachai, 54 ans, vient de quitter son poste de ministre du Commerce au sein du gouvernement thaïlandais. «Je suis complètement concentré sur mes prochaines fonctions à Genève», explique-t-il. Supachai voyage, rencontre des universitaires sur les cinq continents, étudie des propositions de réformes envoyées par des experts des différents pays membres. Il a vécu Seattle en spectateur engagé, il observe les démêlés de Mike Moore comme un joueur de tennis étudie des vidéos des autres grands du circuit. Son diagnostic? «Nous traversons une période difficile, mais le processus multilatéral n'est pas en sérieux danger.» La préoccupation immédiate est d'assurer le succès, même relatif, de la prochaine rencontre ministérielle de l'OMC, qui doit avoir lieu à Qatar en octobre ou novembre prochains. Si un accord n'est pas possible sur l'ordre du jour précis des prochaines négociations commerciales, il faut au moins arriver à «une ébauche générale» du nouveau round, qui pourrait être lancé «quelques mois après Qatar».

Quels secteurs seront inclus dans ce futur round? Supachai reste prudent. «Il doit être complet, couvrir le plus grand nombre de questions possible, tout en restant gérable. C'est la difficulté», concède-t-il. A ses yeux la condition de la réussite est la flexibilité, un mot qui revient sans cesse dans la discussion. «Nous avons vu à Seattle combien les principaux pays commerciaux étaient éloignés les uns des autres. Si personne ne bouge, il sera très difficile d'arriver à un compromis sur le nouveau round. Si un seul bouge et le reste demeure immobile, il n'y aura pas d'accord non plus.» Au dire du futur directeur de l'OMC, le commissaire européen Pascal Lamy a donné des gages de sa flexibilité dans son dernier paquet de propositions. «Il laisse une marge pour discuter», considère Supachai.

Le consensus remis en question

Supachai Panitchpakdi ne nie pas que le multilatéralisme soit en crise. Il note la «tendance inquiétante» à la prolifération d'accords commerciaux bilatéraux ou régionaux, qui risquent de «diluer les efforts pour progresser sur un accord multilatéral». «A moins que nous ne puissions inscrire des conditions strictes pour que ces accords bilatéraux se conforment aux règles de l'OMC, nous pouvons avoir des difficultés», admet-il, allant jusqu'à suggérer une révision de certaines règles pour maintenir la cohérence du système. Avec une grande prudence, le futur directeur de l'OMC avance l'idée de l'établissement d'un comité représentatif, mandaté par les pays membres, qui permettrait «d'éclaircir la voie» et de «rapprocher les points de vue» avant les discussions finales au Conseil général de l'OMC. Un sujet qu'il sait sensible, mais qu'il considère être une condition pour une plus grande efficacité. Il a aussi commencé à démarcher ses «amis universitaires en Europe et aux Etats-Unis» pour les inciter à former un «thinktank» qui pourrait alimenter l'OMC en recommandations. «Ils seraient certainement plus neutres dans leur analyse», considère-t-il. Selon lui, la règle sacro-sainte du consensus, partiellement responsable de la paralysie de l'organisation, devrait aussi être assouplie en ce qui concerne les décisions «qui ne sont pas vraiment cruciales».

L'un des soucis majeurs de Supachai sera de mieux intégrer les pays en voie de développement au commerce mondial, une préoccupation qu'il soulignait déjà un an avant la rencontre de Seattle. Tout compromis à Qatar devra, insiste-t-il, «prendre en compte l'intérêt de ces pays». A cet égard, l'entrée prochaine de la Chine devrait assurer un meilleur équilibre au sein de l'OMC. «La Chine pourrait jouer un rôle de pont entre les pays avancés et les pays moins avancés, notamment pour combler le fossé en termes de capacité de négociations», avance-t-il, tout en reconnaissant que dans un premier temps la priorité de Pékin sera d'opérer les nombreux ajustements internes nécessaires pour respecter ses engagements vis-à-vis de l'organisation.

«Travailler en tandem avec les autres organisations»

Pour accommoder cette poussée des pays en voie de développement, l'OMC doit, selon Supachai, sortir de son pré carré et travailler plus étroitement avec les autres organisations internationales. Il veut que l'Organisation mondiale du commerce forme un tandem avec la Cnuced, qui dispose d'une richesse d'informations sur les pays en voie de développement, notamment dans le domaine des investissements et des ressources humaines. «Quand on parle des conséquences positives d'un round, on dit toujours: 1 milliard de dollars de commerce en plus. Cela ne veut pas dire 1 milliard de dollars de production, de revenus pour les différents pays. Je voudrais voir le commerce associé plus étroitement à la création de revenus et d'emplois dans les pays plus pauvres», dit-il. Dans le même registre, il souhaite que l'OMC coopère étroitement avec l'OMS pour fournir aux pays pauvres les médicaments pour des maladies graves, comme le sida, à des prix raisonnables, en ajustant certains accords sur les brevets. «L'OMC doit travailler en harmonie avec les autres organisations pour faire avancer la cause de l'humanité», considère-t-il. A ses yeux, une manière de combler le fossé, béant depuis Seattle, entre l'OMC et la société civile.