Un pays en particulier, la Chine, surveille de près l’évolution de la crise politique en Guinée où un putsch militaire a eu lieu dimanche. Pour cause, le sous-sol de ce pays d’Afrique de l’Ouest contient la plus grande réserve mondiale de bauxite et environ 50% de toute cette matière première est exploitée et exportée par 14 entreprises chinoises: 52,7 millions de tonnes en 2020. Le géant asiatique est, en effet, le premier importateur de bauxite, le premier consommateur et le premier exportateur d’aluminium.

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Il n’y a pas que de la bauxite. La Guinée développe aussi le projet «Simandou», le plus grand gisement de minerai de fer non exploité au monde, estimé à 10 milliards de tonnes. Un consortium établi par trois multinationales chinoises (Winning International Group, Yantai Port Group, Shandong Weiqiao Venture) et un partenaire local Guinea United Mining Supply Group a signé un accord en juin 2020 avec le gouvernement guinéen déchu d’Alpha Condé, acquérant les droits miniers de deux blocs au nord de Simandou pour une valeur de 14 milliards de dollars. United Mining Supply Group précise que l'accord en question a été signé au terme d'un appel d'offres international et dans le respect du droit guinéen.

Ce projet fait l’objet d’un litige, l’homme d’affaires franco-israélien Beny Steinmetz, accusant la Guinée de l’avoir discriminé en mettant fin en avril 2014 à ses droits d’exploitation sur les mines de fer de Simandou.

Le prix de l’aluminium s’envole

«Pour les entreprises étrangères, un coup d’Etat peut impliquer une rupture ou une renégociation des contrats», commente Papa Demba Thiam, économiste sénégalo-suisse et ancien cadre de la Banque mondiale. Cette incertitude n’est pas sans conséquence sur les prix, plus particulièrement sur celui de l’aluminium, orienté vers le haut depuis le début de l’année. Une hausse de la demande liée à la reprise économique et au renchérissement du fret avait donné lieu à une nouvelle poussée de prix la semaine passée. Au lendemain du coup d’Etat en Guinée, ils avaient atteint 2768 dollars la tonne mardi, contre 1500 dollars au début de janvier, avoir touché les 2800 dollars la veille.

Selon l’AFP, les nouveaux maîtres du pays s’efforcent de livrer un message rassurant tant à leurs concitoyens qu’aux partenaires et investisseurs étrangers. Le lieutenant-colonel Mamady Doumbouya, chef de la junte, s’est ainsi engagé lors de sa première apparition en public lundi au respect de tous les contrats économiques et miniers. Antaike, le site internet chinois spécialiste du marché des métaux, affirmait mardi après-midi que les opérations minières en Guinée n’avaient pas cessé.

Selon Papa Demba Thiam, qui a travaillé pendant de longues années en Afrique, il reste à voir comment la junte va gérer ses relations avec les investisseurs étrangers. «Si elle poursuit ses relations avec les investisseurs étrangers comme le pouvoir précédent l’a fait, sans tenir compte des revendications de la population en colère, le coup d’Etat n’aura servi à rien, dit-il. Le putsch est aussi un message adressé aux groupes étrangers, disant que les intérêts de la Guinée doivent être respectés et sauvegardés.»

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Les Chinois mesurent encore la portée du coup d’Etat sur leurs activités en Guinée. Le Global Times, journal en ligne et proche de Pékin, cite des experts chinois qui n’excluent pas que le nouveau pouvoir soit tenté de revoir les contrats signés et de proposer de modifier les conditions existantes. «Ou bien il pourrait y avoir une augmentation des taxes et une participation locale imposée aux projets miniers», anticipe l’un d’entre eux.

Chine, un acteur relativement nouveau

C’est ainsi que la crise politique guinéenne met à l’épreuve la Chine, un acteur relativement nouveau, qui est de plus en plus présent dans des régions où la stabilité n’est pas acquise, en Afrique notamment. Ses investissements cumulés en 2019 sur le continent s’élevaient à 110 milliards de dollars, soit 100 fois plus par rapport à l’an 2000. Les échanges commerciaux bilatéraux ont été multipliés par 20 entre 2000 et 2019, à 200 milliards de dollars.

En attendant que la situation se décante, Pékin se rassure: «Si les dirigeants militaires ne veulent pas nuire à l’économie de leur pays, il n’y a aucune raison pour eux de créer des problèmes avec la Chine», dit un analyste au Global Times. Selon un autre observateur, les contrats miniers sont protégés par le droit international et peuvent être arbitrés par des tribunaux d’arbitrage. Et d’ajouter: «Le nouveau gouvernement ne devrait pas toucher les projets chinois, car la Chine est le plus gros client des exportations de minerais du pays.»

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En réalité, Pékin connaît déjà un imbroglio en matière de renégociation de contrat. La République démocratique du Congo réexamine à présent un projet de 6 milliards de dollars pour des infrastructures en échange des minéraux avec des investisseurs chinois, dans le cadre d’un examen plus large des contrats miniers entrepris par Kinshasa.


Mise à jour du 21.09.2021: Cet article a été modifié après publication pour faire apparaître la position de United Mining Supply Group concernant le projet «Simandou».