Les remarques apaisantes du commissaire au Commerce européen, Karel De Gucht, après l’annonce de mesures anti-dumping à destination des panneaux solaires chinois n’ont pas suffi. Toute la presse chinoise est mobilisée contre ces droits de douane punitifs. Pour le China Business News, il s’agit même d’une «déclaration de guerre». La réponse ne s’est pas fait attendre.

Mercredi, le gouvernement chinois a annoncé vouloir donner suite à une requête de ses producteurs viticoles s’inquiétant d’une concurrence faussée avec leurs homologues européens; entendez la France. En 2012, ce pays expédiait 140 millions de litres de vin vers la Chine, pour 602 millions d’euros, selon les douanes chinoises. Soit les deux tiers des vins et spiritueux en provenance d’Europe.

Vin chilien favorisé

La riposte chinoise semble remarquablement bien ciblée, épargnant soigneusement l’Allemagne, qui affichait récemment son opposition à une taxation de ses produits photovoltaïques. Et on aurait tort de croire qu’un impôt supplémentaire sur le vin européen profiterait aux viticulteurs nationaux.

En Chine, le vin de raisin, comme l’alcool de riz haut de gamme, s’offre à des amis ou à des clients plus qu’il ne se consomme à la maison, en couple, au moment du repas. A ce titre, le vin étranger est une dose de prestige, de «face» que l’on donne à son interlocuteur en lui remettant une bouteille, présentée dans un joli coffret. Un vin cher n’est donc pas un frein à l’achat. D’ores et déjà soumis à une taxe de 50% sur le sol chinois, applicable aux produits de luxe, le vin français demeure très populaire.

Basé à Shanghai, Bertrand Moreau, fondateur du site chinois de vins importés FancyCellar.com, s’indigne tout de même. «Si cette taxe est instaurée, ce sera véritablement choquant. Sachez que les bouteilles chiliennes ne sont taxées qu’à 11%. A défaut d’être libérale et de respecter les accords de l’OMC, la Chine devrait au moins pénaliser les importateurs de vins de la même manière.» Ajoutons que le vin australien est, lui, taxé à «seulement» 31% sur le sol chinois.

Guerre des bouteilles

A Pékin, sur Gongti Bei Lu, au pied d’une tour de bureaux, la boutique Cheers propose du vin de table espagnol à 29 yuans la bouteille. Soit 4,50 francs. Une vente à perte pour un marché de jeunes cols blancs qu’il lui faut conquérir. «Ce sont des produits d’appel, qui permettent d’attirer le cliente», assure la vendeuse, en nous montrant les bouteilles françaises à 160 yuans, l’équivalent de 24,50 francs.

Mais cela représente un risque. «Comme il est impossible de diminuer ces taxes, des marchands rognent sur le coût du stockage, en conservant dans de mauvaises conditions. Ces vins étrangers très bon marché peuvent arriver «cuits» en rayons; une bien mauvaise découverte du vin étranger pour le consommateur chinois», regrette Bertrand Moreau.

Quid des châteaux chinois?

Si le vin français se retrouve brutalement surtaxé, les clients grossistes chinois pourraient également se raviser et annuler leurs commandes in extremis. «Parfois, des containers entiers de vins importés sont laissés à l’abandon dans des zones détaxées du port de Shanghai… Ces millésimes périmés se retrouvent quelques années plus tard sur les cartes de grands hôtels shanghaïens.»

Cette taxe des autorités chinoises concernera-t-elle les vins en provenance de propriétés du Vieux Continent passées sous pavillon chinois? Le mois dernier, le cabinet d’avocat d’affaires français Gide Loyrette Nouel aidait l’entreprise étatique Moutai – le premier producteur de spiritueux en Chine – à acquérir Château Loudenne, dans le Médoc. Plus tôt, ce même cabinet aidait Cofco – autre géant étatique embouteilleur de Coca-Cola en Chine et propriétaire des vins chinois Grande Muraille – à s’emparer de Château de Viaud, à Lalande-de-Pomerol. Ces deux firmes entendent surfer elle aussi sur le succès du vin importé, dont la consommation croît de 20% chaque année.