Collier de perles au cou, Mme Gao aspire ses nouilles froides dans sa boîte en plastique, assise sur les bancs désertés. Sous les pales des ventilateurs infatigables, quelques rares retraités scrutent avec résignation les cours boursiers qui défilent sur l’écran de fortune planté dans cette «bourse de quartier» au cœur du vieux Shanghai. «Depuis, le mois de juin, j’ai perdu 70% de mon portefeuille. En Chine, la bourse est une affaire politique», explique cette habitante du quartier, âgée de 74 ans. Il y a encore quelques semaines, cette salle vétuste grouillait de boursicoteurs grisonnants, goûtant les joies du casino boursier et surfant sur l’envolée spectaculaire des cours, qui avaient plus que doublé en moins d’un an, franchissant début juin la barre symbolique des 5000 points.

C’était avant la dégringolade brutale entamée fin juin, qui a vu la bourse de Shanghai perdre 30% de sa valeur depuis. La panique pousse les autorités à multiplier les mesures pour amortir la chute de ces dernières semaines, en orchestrant notamment des rachats massifs d’actions. «Sans l’intervention de l’Etat, nous aurions parlé d’un krach», juge Arthur Kroeber, expert au Brooking-Tsinghua Center, basé à Pékin. Mardi, les autorités ont édicté de nouvelles règles visant à limiter les ventes à découvert. L’indice composite de la bourse de Shanghai a progressé de 3,7%, mais reste bien en deçà du seuil de 4500 points retenu par Pékin comme indicateur d’un retour de confiance sur les marchés.

Les difficultés de l’industrie chinoise s’accentuent

Cette crise boursière jette un peu plus le doute sur la santé d’une deuxième économie mondiale en plein ralentissement, aux yeux des investisseurs internationaux. Le dévissage de la bourse va-t-il mettre à terre le géant émergent? Les places financières mondiales s’inquiètent. Alors que la croissance est au plus bas depuis vingt-cinq ans, les difficultés de l’industrie chinoise s’accentuent.

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Le 3 août, l’indice PMI, qui reflète le carnet de commandes des usines, s’est rétracté le plus fortement depuis deux ans, sur fond de faiblesse persistante des exportations. Une morosité qui risque de contaminer les services, nouvelle locomotive de l’économie, menacés par les difficultés du secteur financier. Déjà, l’objectif gouvernemental de 7% de croissance annuelle semble hors de portée, en dépit, juge Arthur Kroeber, des mesures de relance par les infrastructures que le pouvoir devrait continuer à dégainer dans les prochains mois.

Ici, l’économie réelle est beaucoup moins dépendante de la bourse qu’aux Etats-Unis

Pour autant, la panique boursière ne devrait pas déclencher de tempête économique, jugent la plupart des experts en Chine. «Ici, l’économie réelle est beaucoup moins dépendante de la bourse qu’aux Etats-Unis», explique Huang Weiping, économiste à l’Université du peuple, à Pékin. Ainsi, seulement 7% des ménages urbains possèdent des actions, contre plus de 50% aux Etats-Unis. Environ 50 millions d’investisseurs réguliers, dont beaucoup de nouveaux venus inexpérimentés appâtés par l’euphorie boursière et encouragés par les médias officiels. Un groupe en pleine expansion, mais très minoritaire au regard d’une population de 1,3 milliard d’habitants.

Gueule de bois

Ceux qui ont acheté au prix fort au printemps ont la gueule de bois. Certains se sont endettés lourdement ou ont vendu leur appartement pour profiter de la manne et sont aujourd’hui au bord du gouffre, une situation ayant même entraîné quelques suicides. Mais pour la plupart, qui ont investi depuis plusieurs années, la bourse reste une affaire gagnante. Et ils attendent désormais patiemment que les cours repartent à la hausse, plutôt que de vendre. A l’image de M. Kang, 64 ans: «Il y a un pic tous les sept ans, puis cela va repartir», explique le retraité en short. «Nous assistons à une correction nécessaire du marché, mais cela va repartir à la hausse d’ici à la fin de l’année. L’impact sur l’économie sera de courte durée et sur des secteurs très limités, comme la consommation haut de gamme», prédit Wendi Liu, chef du département de la recherche sur la Chine chez Nomura.

L’impact sur le financement de l’économie devrait également être faible, puisque l’émission d’actions représente seulement 5% du financement des entreprises chinoises. Un mode de fonctionnement qui contraste avec la dépendance de nombreux groupes occidentaux vis-à-vis des marchés boursiers.

Pour autant, les difficultés fondamentales du géant restent entières et la tempête boursière complique encore l’agenda réformiste proclamé par le président Xi Jinping lors de son arrivée au pouvoir en 2013. La remise en cause des chasses gardées des grandes entreprises d’Etat, inefficaces et improductives, patine et la panique boursière pourrait donner des munitions aux tenants du statu quo au sein du Politburo. «Cela va retarder le processus de réforme», prédit Wendi Liu. La création de 13,2 millions d’emplois urbains nouveaux l’an passé, un indicateur jugé plus crucial que le PIB par un régime obsédé par la stabilité sociale, lui offre des marges de manœuvre. La réunion traditionnelle des dirigeants du Parti dans la station balnéaire de Beidaihe dans les prochains jours permettra d’évaluer les rapports de force, en vue du plénum d’octobre à Pékin.