Leurs noms n’évoquent probablement rien aux Européens ou aux Américains. Ant Financial, Qudian ou encore Lufax et Zhong An sont pourtant en passe de bouleverser la finance mondiale, selon KPMG et H2 Ventures. En début de semaine, le cabinet d’audit et la société d’investissement australienne ont publié un rapport consacré à la fintech, cette finance qui combine technologie et innovation. Sur les cinq sociétés les plus dynamiques du monde dans ce domaine, quatre sont chinoises. Sur les cinquante premières, elles sont huit, alors que le classement n’en comptait qu’une en 2014. La première entreprise suisse, Xapo, se hisse au 28e rang.

Pour constituer leur palmarès, KPMG et H2 Ventures ont sélectionné les jeunes pousses selon plusieurs critères, dont les fonds levés et le «facteur X». Ce dernier évalue la capacité d’innovation, et donc le potentiel à bouleverser le secteur. KPMG estime que 90% des cinquante plus grandes sociétés fintech souhaitent attaquer de front les acteurs traditionnels. Une ambition qui leur apporte des soutiens financiers. Ces mêmes cinquante sociétés ont récolté 14,6 milliards de dollars (environ 14,5 milliards de francs) au total, soit 40% de plus qu’une année plus tôt. La concurrence mondiale augmente aussi, avec dix-sept pays présents dans le «top 50», contre treize l’an passé.

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Les acteurs chinois font de tout. Qudian s’est spécialisé dans les prêts aux étudiants. Zhong An propose des services d’assurance. Lufax est une des plus importantes plateformes de prêts entre particulier. Ant Financial offre une plus large palette de produits, tout comme JD Finance (dixième du classement). Tous deux profitent du groupe dont ils émanent, Alibaba et JD.com, deux géants du commerce en ligne dont les clients se comptent en centaines de millions.

Les entreprises chinoises touchent tous les secteurs

Pour aller sur Internet, les Chinois ont sauté l’étape de l’ordinateur et utilisant directement leur smartphone. Pour la banque, ils pourraient aussi se passer des banques classiques, grâce à ce même smartphone sur lequel ils trouvent désormais tous les services financiers, comme le prouve le succès du portefeuille électronique de WeChat, contrôlé par Tencent, un autre géant chinois du Web.

«La croissance particulière de la fintech en Chine tient à plusieurs facteurs», explique James Mckeogh. Et l’associé de KPMG Chine, spécialiste de ce domaine, de citer: «un grand marché intérieur, qui continue de croître contrairement à d’autres; des investisseurs qui ont des liquidités à placer; un marché prometteur, les banques ne servent pas les PME par exemple; et des acteurs qui disposent des capacités technologiques pour profiter de cette situation.»

Banques chinoises peu dynamiques

La Chine compte pourtant parmi les plus grandes banques du monde, comme ICBC, Bank of China, ou China Construction Bank, qui a récemment pris pied en Suisse. Mais elles ne figurent pas parmi les acteurs les plus dynamiques. «Les plus grandes banques, qui sont des institutions financières massives, observent la fintech, nuance James Mckeogh. Mais elles ne bougent pas aussi vite en raison de leur taille.»

Les investisseurs, eux, n’attendent pas. Ant Financial a récolté 4,5 milliards de dollars cette année et prévoit son entrée en bourse pour 2017. Lufax, qui pourrait aussi être bientôt cotée, est de son côté valorisée à près de 19 milliards de dollars, depuis une levée de fonds de 1,2 milliard en janvier. Zhong An, dont Ping An et Tencent possèdent chacun 12% du capital, pourrait aussi faire son entrée à la bourse de Hongkong, l’an prochain. Credit Suisse et UBS sont cités parmi les trois banques choisies pour mener l’opération.

Le dynamisme des nouveaux acteurs chinois de la finance suscite quelques inquiétudes chez les vieux acteurs. Le «Financial Times» estime la City de Londres menacée dans son rôle de leader historique de la fintech. Le Royaume-Uni n’occupe plus qu’une des dix premières places, et treize dans le «top 100», contre dix-huit l’an passé.

Les fintech chinoises partiront-elles bientôt à la conquête du monde? «Leurs produits sont conçus pour le marché intérieur chinois, pour le moment», répond James Mckeogh.


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On le soupçonnait. Mais l’émergence d’incubateurs, de conférences, d’annonces de levées de fonds, même petites, et, surtout, la création d’une foule de start-up donnaient l’impression que la place financière suisse avait pris la mesure du changement technologique que vit son secteur. Un centre financier parmi les plus importants du monde qui innove, quoi de plus normal?

En fait, la réalité n’est pas si flatteuse. Dans un classement publié cette semaine par KPMG et H2 Ventures des 50 plus importantes fintech de la planète, la Suisse en compte… deux. L’une, 28e, Xapo est un portefeuille de bitcoin. La seconde, 48e, Knip, est un agrégateur d’assurances. Mais là où le tableau est encore plus inquiétant, c’est dans la relève. La catégorie fintech émergentes compte une société suisse, Anivo, sur les 50 présentées.

Domination chinoise

Dans ce tableau archi-dominé par la Chine et les Etats-Unis, les Européens font pale figure en général. Londres, hub des fintech? Quatre start-up britanniques font partie des 50 les plus notables. Mais, au moins, la City peut se targuer d’en compter neuf dans les stars qui émergent.

La Suisse ne manque en réalité pas de projets dans les technologies financières. Il existe une constellation de nouvelles sociétés avec des initiatives intéressantes et innovantes. Mais, c’est un paradoxe dans la place la plus importante dans la gestion de fortune du monde, elles manquent souvent de fonds pour se développer. Il faudra faire mieux. Et la chute de Genève en septembre dernier au classement des places financières qui comptent était déjà un avertissement.

(Mathilde Farine)