Liu Dou Yuan ajoute un piment émincé dans le wok et fait sauter d’un geste du poignet les aubergines. Son torse nu dans la chaleur de l’été laisse voir un dragon tatoué sur chacune de ses épaules. Liu Dou Yuan dégouline de sueur mais il a le sourire: «Cela faisait six mois que je ne sortais plus de chez moi.» Son restaurant a fait faillite à cause de l’épidémie de Covid-19. Depuis, il ne savait plus quoi faire. Jusqu’à ce qu’il rejoigne l’armée des vendeurs de rue de Shaoxing, une ville moyenne située au sud de Shanghai. «Je dis merci au premier ministre Li!» s’exclame-t-il.

Lire aussi: Quand les Chinois ont cessé de consommer

Pour répondre à la crise économique que traverse le pays après l’épidémie de Covid-19, le premier ministre, Li Keqiang, a appelé les Chinois sans emploi à prendre les trottoirs, déclarant que les vendeurs de rue sont une «force vitale pour l’économie chinoise». «Le gouvernement ne doit pas seulement apporter son soutien, mais aussi lever les restrictions qui empêchent le développement de ces industries et secteurs», a déclaré le premier ministre le 1er juin. Li Keqiang a cité en exemple Chengdu, une métropole du sud-ouest, qui a autorisé l’établissement d’échoppes et ainsi créé 100 000 nouveaux emplois, d’après les autorités locales.

Lire également: Lentement mais sûrement, la Chine retourne au travail

Chassés pour le lustre

L’annonce est une petite révolution pour les officiels chinois qui, depuis des années, ne jurent que par la «montée en gamme» de l’économie et par des villes modernes, aux rues propres surmontées de tours de verre et de caméras de surveillance. Pour parvenir à cet idéal, les municipalités ont chassé les vendeurs de rue depuis les années 1990. Un classement officiel des «villes civilisées», a d’ailleurs annoncé fin mai que la présence des vendeurs de rue ne serait plus pénalisante. Pour autant, la décision du premier ministre n’est pas du goût de tout le monde: quelques jours après, un commentaire dans le Quotidien de Pékin, un journal officiel, dressait une longue liste des problèmes que poseraient ces marchés informels, «qui sont contraires à l’hygiène et à la civilisation».

Lire encore: Wuhan, la ville vitrine de la propagande chinoise

La capitale chinoise ainsi que Shanghai et quelques grandes villes ont fait savoir que les vendeurs de rue n’étaient pas les bienvenus dans des villes de leur standing. A Shanghai, l’«économie de la rue» se résume à quelques échoppes standardisées à proximité de centres commerciaux, gérées par des boutiques établies. A Shaoxing au contraire, les habitants s’installent dans un joyeux désordre. Dans une rue commerçante de la périphérie, les «bao-an», des agents de sécurité, passent au milieu des étals de vêtements, de fruits ou de brochettes grillées sans déranger personne.

«Avant, c’était complètement interdit, ils nous auraient chassés», témoigne une étudiante venue vendre quelques sacs à main et babioles pendant ses vacances d’été. Ici, pas besoin d’obtenir un permis, les premiers arrivés prennent les emplacements qu’ils préfèrent, et les gardent tant qu’ils viennent chaque jour. Assis à côté d’une grande affiche décrivant une série de maladies des pieds, photos à l’appui, un homme propose une pédicure pour 10 yuans (1,3 franc), équipé de quelques instruments posés sur une table pliante. Plus loin, une femme vend le miel récolté par son père sur trois tabourets recouverts d’une bâche.

Pignon sur rue

Beaucoup de vendeurs ont déjà une boutique, comme ce couple qui vend des vêtements pour enfants. «Nous avons un espace dans ce centre commercial, juste derrière, mais avec ce marché de nuit, les gens viennent moins à l’intérieur», explique la femme. Epidémie oblige, le couple a déjà troqué un grand magasin contre un espace plus petit dont le loyer coûte deux fois moins cher. A côté, une jeune femme tient un stand de jeux avec son frère et son mari: il faut lancer des cerceaux de plastique sur des peluches, des pistolets à eau et des petites voitures pour les gagner.

Liang Jie, la patronne, âgée de 19 ans, tient aussi un petit magasin de rideaux en ligne, l’une des spécialités de Shaoxing, dont l’agglomération compte 5 millions d’habitants et un centre de production de textile. Mais les temps sont durs. «L’année dernière j’avais un magasin physique, mais j’ai laissé tomber à cause de l’épidémie. Même en ligne, les ventes ne sont pas très bonnes. J’avais d’abord tenté de vendre mes rideaux ici, mais j’ai vu que les gens qui proposaient des jeux ou de la nourriture gagnaient plus.» Les bons soirs, elle peut gagner 700 yuans (90 francs), à se partager à trois.

Un petit complément bienvenu pour beaucoup de ménages modestes. Lors de l’Assemblée nationale du peuple fin mai, Li Keqiang avait en effet surpris en déclarant que 600 millions de Chinois vivaient encore avec moins de 1000 yuans (130 francs) par mois. Sur les réseaux sociaux, beaucoup de membres de la classe moyenne habitués à une propagande plus prompte à célébrer la modernité des métropoles chinoises ont eu du mal à croire le chiffre cité par le premier ministre, mais le Bureau national des statistiques a confirmé peu après.

Statistiques à prendre avec des pincettes

L’explosion du chômage n’a rien arrangé: si le taux officiel reste modeste, à 5,7% en juin, contre 5,1% un an plus tôt, plusieurs études indépendantes décrivent une situation plus sombre. Si la croissance est revenue, avec 3,2% au deuxième trimestre contre une chute de 6,8% au premier trimestre, 8,7 millions de jeunes diplômés sont aussi arrivés sur le marché du travail cet été. En avril dernier, Zhongtai Securities, une société d’analyse financière, estimait que 70 millions de personnes pouvaient avoir perdu leur emploi, soit un taux de chômage à 20,5%. Derrière cet écart avec les chiffres officiels se trouvent les 290 millions de travailleurs migrants occupant souvent des emplois précaires, et qui rentrent dans leur village d’origine quand la conjoncture se détériore, échappant ainsi aux statistiques.

Liu Dou Yuan, originaire du Sichuan, une province de l’ouest chinois, a migré à Shaoxing il y a vingt ans pour travailler dans des restaurants de cette ville de 2,5 millions d’habitants. Après des années dans les cuisines, Liu Dou Yuan a rassemblé ses économies pour lancer son propre restaurant de fondue du Sichuan, avec deux partenaires. «On avait investi 90 000 yuans (12 000 francs) chacun. J’ai tout perdu», soupire ce père d’un garçon de 12 ans élevé par ses grands-parents dans leur village du Sichuan, à 2000 km de là. Mi-juillet, il a décidé de tenter de nouveau sa chance, dans la rue cette fois-ci: «J’ai acheté ce triporteur et je me suis installé», dit-il en montrant son petit véhicule surmonté d’un présentoir où sont posés pieds de porc, tripes ou tofu, baignant dans l’huile pimentée. Depuis, il travaille toutes les nuits avec son frère pour servir les ouvriers sortant des usines de textile. «On peut gagner 600 yuans (80 francs) chacun par jour, ce n’est pas mal», se réjouit-il.