La Chine veut exporter sa technologie nucléaire

Energie Le pays s’invite dans le club encombré des grands vendeurs mondiaux de centrales

Les ingénieurs ont beaucoup appris des Français, des Américains et des Russes

Le réacteur chinois s’appelle «Hualong». Un «dragon» qui pourrait cracher quelques flammes dans les prochaines années sur le marché mondial des centrales nucléaires, où se bousculent déjà les Etats-Unis, la France, le Japon, la Russie et la Corée du Sud.

Car, après avoir manifesté de l’intérêt pour le Royaume-Uni, la Chine se tourne aujourd’hui vers l’Amérique du Sud: China National Nuclear Corporation (CNNC) a signé avec Nucleoelectrica Argentina (Na-Sa), le mercredi 3 septembre, un accord prévoyant un financement de 1,5 milliard d’eu­ros pour la construction d’un quatrième réacteur en Argentine.

Elle fournira à ce pays «un soutien technique, des services, des équipements», ont indiqué les autorités de Buenos Aires. Pour le choix même du fournisseur du réacteur, l’appel d’offres n’a pas encore été lancé. Mais CNNC proposera peut-être son «dragon» (Hualong 1) pour concurrencer l’Atmea (Areva-Mitsubishi) ou le VVER russe (Rosatom). Ce serait une première.

Cette coopération nucléaire avec l’Argentine a été relancée au plus haut niveau, en juillet, lors d’une visite du président de la République populaire, Xi Jinping, en Argentine. Outre la fourniture d’équipements, l’accord autorise des transferts de technologies nucléaires chinoises.

La Chine tente de vendre son savoir-faire, même sur des technologies d’origine étrangère. Ce n’est plus un secret: à une échéance rapprochée, Pékin compte bien exporter un réacteur 100% chinois comme le Hualong, même si une grande partie de ses efforts se focalise encore sur son programme national (vingt-sept réacteurs en construction), destiné à doubler la puissance installée d’ici à 2020.

La Chine n’est plus le nain du nucléaire civil qu’elle était à l’époque où EDF y a mis le pied, au début des années 1980, pour accompagner le développement d’une filière. Ses ingénieurs ont beaucoup appris des Français, mais aussi des Américains et des Russes. «Elle possède des techniciens capables de gérer avec compétence les chantiers nucléaires. Elle commence à exporter, et on peut lui promettre un brillant avenir», résume Lionel Taccoen, directeur de la lettre Géopolitique de l’électricité.

Elle l’a prouvé en construisant les deux EPR de Taïshan bien plus vite que l’ont été ceux de Flamanville (Manche) et d’Olkiluoto (Finlande), même si elle a bénéficié des retours d’expériences de ces chantiers. Car toutes les entreprises de la filière sont désormais rodées grâce à la multiplication des projets.

Quoi qu’il en soit, CNNC et China General Nuclear Power Corporation (CGN) restent des partenaires d’EDF en Chine et au Royaume-Uni, mais elles s’affirment de plus en plus comme des rivales.

Après la catastrophe de Fuku­shima, en mars 2011, le gouvernement et l’autorité chinoise de sûreté nucléaire ont fait pression sur ces deux groupes pour qu’ils développent en commun un réacteur de troisième génération destiné au marché intérieur et à l’exportation.

Dans la politique chinoise d’exportation du nucléaire, il reste quelques zones d’ombre. Pékin a soutenu le programme nucléaire civil du Pakistan, qui souhaitait faire pièce à la puissance de l’Inde. Il y a même vendu deux nouveaux réacteurs, des CPA 1000 à 100% chinois, dont il financera l’essentiel du coût, soit 7 milliards de dollars (5,4 milliards d’euros). Ce dossier fut géré en toute discrétion et sans qu’Islamabad ait lancé un appel d’offres international.

Mais le Pakistan, qui n’a pas signé le Traité de non-prolifération nucléaire, ne peut être une vitrine commerciale. «La vitrine des Chinois, c’est le Royaume-Uni», tranche un bon connaisseur de la Chine et d’EDF. Après le retrait du britannique Centrica, le groupe français n’a pas été mécontent de trouver CGN et CNNC, qui supporteront entre 30 et 40% du coût (19 milliards d’euros) des deux EPR d’Hinkley Point.

Encore faut-il qu’EDF ne traite pas les Chinois comme de simples financeurs, mais partage les postes à responsabilité et les fonctions opérationnelles. «Ce n’est pas dans son ADN», regrettent plusieurs industriels de l’énergie. «Les Chinois commencent à s’impatienter. Ils ne sont pas prêts à rester sur le siège arrière comme de simples passagers», dit un bon connaisseur du dossier. «La discussion sur la gouvernance avance», réfute Vincent de Rivaz, patron d’EDF Energy.

Dans la compétition mondiale, les sociétés publiques chinoises n’ont pas encore franchi les obstacles les plus difficiles: obtenir le feu vert pour un réacteur (design, permis de construire) et négocier les prix de l’électricité. Elles ont en revanche un énorme atout: leur force de frappe financière – c’est-à-dire celle de l’Etat – nécessaire à des projets rendus plus coûteux par le durcissement des règles de sûreté post-Fukushima.

Ces groupes se sont intéressés à la Turquie, où le russe (Rosatom), le japonais (Mitsubishi) et les français (Areva et GDF Suez) ont été retenus; ils regardent vers l’Afrique du Sud, qui a besoin de financements, et vers les voisins de la Chine: le Vietnam, la Malaisie, l’Indonésie, la Thaïlande…

Quelle place restera-t-il pour la France, qui s’enorgueillit encore d’avoir la filière la plus complète et la plus structurée? Ex-administrateur général du Commissariat à l’énergie atomique, aujourd’hui à la tête de NucAdvisor, société de conseil nucléaire pour les pays émergents, Alain Bugat juge que «les capacités de financement restent le problème numéro un de la France». Et que sa décision de réduire à 50% la part de son électricité nucléaire «la pénalise aussi».

EDF et Areva devront avoir une approche plus ciblée, même si l’Etat a apporté aux banques des garanties de refinancement en cas de défaillance des projets, estime Alain Bugat. Ils se concentrent aujourd’hui sur le Royaume-Uni, l’Inde, la Pologne, l’Afrique du Sud et l’Arabie saoudite.

«La vitrine des Chinois, c’est le Royaume-Uni», tranche un bon connaisseur de la Chine et d’EDF