L'événement donnerait naissance à un acteur majeur du transport aérien asiatique: plusieurs sources spécialisées rapportent que le gouvernement chinois a donné au début du mois de juillet son feu vert informel à la fusion de deux compagnies, China Southern et Air China. Le nouvel ensemble compterait quelque 160 appareils, avec des commandes en cours pour une soixantaine d'autres avions. Le geste de Pékin, qui vient plus vite que prévu, donnerait le coup d'envoi d'un mouvement de concentration du secteur en Chine, gravement touché par la surcapacité et la crise asiatique.

Mais le mariage promet d'être compliqué: entre China Southern, première compagnie du pays, basée à Guangzhou (Canton) et cotée aux Bourses de Hongkong et de New York, et la très officielle Air China, basée dans la capitale, les mentalités et les performances diffèrent grandement.

L'urgence d'une restructuration du transport aérien en Chine, qui a perdu quelque 775 millions de dollars (1,162 milliard de francs) l'an dernier, a encore été accélérée par la conclusion récente d'un accord bilatéral entre Pékin et Washington, qui ouvre de nouvelles perspectives pour les liaisons entre les deux pays. Or, sans compagnie de grande taille, la Chine risque de voir la quasi-totalité du trafic gagnée par les géants américains.

Actuellement, le secteur aérien civil chinois se divise en 34 compagnies de toutes tailles, supervisées par l'unité ad hoc du gouvernement, connue en anglais sous le nom de Civil Aviation Administration of China (CAAC). Comme le note le magazine Aviation Week, les autorités chinoises ont adopté un plan à long terme qui prévoit de concentrer les quelque 20 compagnies principales du pays en trois à cinq groupes.

Année catastrophique

L'an dernier a été catastrophique pour l'aviation civile chinoise, qui jusqu'ici avait vécu depuis l'ouverture économique en 1978 avec une croissance annuelle moyenne de 18%. Outre la crise asiatique, qui a par exemple fait chuter le trafic avec Hongkong de 10% là où les prévisions tablaient sur une croissance de 18%, l'inexpérience commerciale des compagnies a fait des ravages: la libéralisation des tarifs a provoqué une spirale de baisse des prix jusqu'à 70% de rabais, sans aucun égard pour le yield management (la gestion des marges opérationnelles par passager). Devant l'effondrement des recettes, la CAAC a dû mettre bon ordre et menacer les managers de licenciement immédiat.

Mais les experts sont dubitatifs devant le premier choix de Pékin: fusionner China Southern et Air China, c'est célébrer le mariage de la carpe et du lapin. China Southern, fondée il y a seulement vingt ans, est de loin la compagnie la plus dynamique de Chine.

En une décennie, cette compagnie régionale est devenue la plus grande du pays. L'an dernier, elle a transporté 15 millions de passagers, même si elle a été la dernière des grandes compagnies chinoises à assurer un service international. Elle vient de prendre livraison de son 99e appareil, et lors du boom du milieu des années 90, elle fut quelque temps le premier client mondial de Boeing. En 1998, China Southern a enregistré la première perte de son histoire, 65 millions de dollars.

Titre dopé

China Southern, outre une politique commerciale très agressive, a dû adopter les standards fiduciaires occidentaux pour entrer en Bourse à Hongkong et à New York. Les rumeurs de fusion, qui indiquent toutes que le management resterait en place, ont du reste dopé le titre à la hausse.

De son côté, Air China est le prototype de la compagnie d'Etat, peu soucieuse de ses performances commerciales. Une conversion aux pratiques comptables internationales est prévue, mais elle devrait durer deux ans au moins, estime-

t-on. Air China dispose certes d'un réseau intercontinental de premier ordre, vu ses liens étroits avec le pouvoir. En revanche, elle n'a transporté l'an dernier que 6,4 millions de passagers (dont 1,7 million sur ses vols internationaux), ne possède que 60 avions et a enregistré des pertes plus importantes que China Southern – aucun chiffre précis n'est connu.

Les analystes verraient d'un meilleur œil une fusion de China Southern avec sa rivale de Shanghai, China Eastern. De même taille qu'Air China, elle est en revanche beaucoup plus moderne et adaptée à la concurrence internationale. En fait, la plupart des décisions stratégiques qui seront prises par Pékin dépendront aussi des luttes d'influence au sein de la CAAC et du pouvoir chinois.