Développement

La Chine veut redevenir l’empire du Milieu

Le premier sommet international consacré à la Nouvelle route de la soie se tient dimanche et lundi à Pékin. Doris Leuthard y sera pour défendre les intérêts de la Suisse dans ce vaste programme d’infrastructures initié par la Chine, qui en fait aussi un outil de conquête géopolitique

Chaque jour ou presque le projet s’étend un peu plus. Lancée en 2013 par le président chinois Xi Jinping, la Nouvelle route de la soie relie toujours la Chine à l’est de l’Europe, mais elle mène désormais jusqu’à Londres et comprend un volet maritime qui passe par l’Afrique. Ce projet, dit «Une [Ceinture terrestre] et une route [maritime] (One Belt, One Road)» en anglais, vise à développer les infrastructures dans plus de soixante pays.

«C’est un plan Marshall puissance dix», résume Willy Lam. Outre son ambition économique, «ce projet est une manière pour la Chine de projeter sa puissance en dehors de ses frontières. Elle aspire à redevenir l’Empire du milieu qu’elle était», analyse le professeur à la Chinese University de Hongkong.

A lire: La Chine place ses pions sur la «Nouvelle route de la soie»

Un sommet à Pékin dimanche et lundi

Un premier sommet consacré à «One Belt, One Road», (ou OBOR selon son acronyme anglais), se tiendra dimanche et lundi à Pékin. Xi Jinping y recevra près de trente chefs d’Etat dans un complexe sécurisé au nord de la capitale chinoise. La présidente de la Confédération Doris Leuthard fera le déplacement. Elle y croisera ses homologues italien, russe, indien, turc, ou encore indonésien. Elections obligent, Paris et Londres ne seront pas représentés au plus haut niveau. Tandis que Washington sera représenté par un simple conseiller de la Maison-Blanche; les Etats-Unis ne figurent pas sur la carte d’OBOR et ne soutiennent guère cette initiative de leur rival chinois.

L’invitation à la dernière minute d’une délégation nord-coréenne, en dépit des sanctions des Nations unies et de l’extrême tension liées aux ambitions nucléaires de Pyongyang, démontre comment Pékin se positionne en grande puissance.

A lire:  Chine-Suisse, 70 ans d’une amitié politique

«C’est un cadre de développement que la Chine propose au monde»

Plus de 4,4 milliards d’individus habitent le long de ces nouvelles routes de la soie, pesant près du tiers du produit intérieur brut de la planète. Ponts, routes, ports, connexions internet… OBOR, «c’est un cadre de développement que la Chine propose au monde», explique Mahamoud Islam. L’économiste pour l’Asie du géant de l’assurance-crédit Euler Hermes estime que la Chine y voit non seulement un moyen de se poser en pays phare de la mondialisation, opposé aux protectionnistes, mais aussi une façon d'«assurer la stabilité sociale» dans les pays autour d’elle.

A son lancement, OBOR visait deux autres objectifs. Répondre à la politique du «pivot» en Asie exprimée par Barack Obama. Et soutenir «la croissance de sa propre économie en absorbant, par exemple, la surproduction d’acier ou de ciment. Mais les projets mettront des dizaines d’années avant d’être rentables», avertit Willy Lam. «Voilà pourquoi il est difficile de mesurer aujourd’hui l’impact d’OBOR sur la croissance», complète Mahamoud Islam.

Dans un rapport publié en février, la Banque asiatique de développement a estimé à 1700 milliards de dollars les investissements annuels en infrastructures à réaliser dans la région d’ici à 2030. Le plan OBOR y participera, mais les fonds nécessaires ne sont pas encore réunis. Credit Suisse, selon une note diffusée la semaine passée à Hongkong, calcule que la Chine va dépenser jusqu’à 500 milliards ces cinq prochaines années. Les bras financiers soutenus par Pékin, comme la Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures (AIIB), le Fonds de la route de la soie ou la Nouvelle banque de développement (anciennement la Banque des BRICS, Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud), espèrent réunir un capital total de seulement 250 milliards. Ces institutions comptent donc faire appel aux fonds privés, d’où l’intérêt des banques.

A lire: Xiankun Lu: «La Chine n’est pas encore un pays développé»

Projets et financements flous

La liste exacte de projets comme leur mode de financement restent cependant flous. A l’issue d’une tournée en Chine le mois dernier, le conseiller fédéral en charge des Finances Ueli Maurer reconnaissait que OBOR «est une formidable idée. […] Nous sommes intéressés, les investisseurs suisses aussi. Mais nous serons heureux de contribuer quand il y aura vraiment des projets concrets.»

Le forum de Pékin apportera peut-être les précisions attendues. La Chine espère y négocier et signer des «documents de coopération avec près de vingt pays et plus de vingt organisations internationales», selon l’agence officielle Xinhua. Pékin se défend de vouloir mener OBOR «en solitaire», et rappelle souvent que son initiative «profite au reste du monde».

Chronique:  La lente marche du rattrapage chinois

Pourtant, «les groupes d’Etat chinois sont aux avant-postes, et non les sociétés privées, chinoises ou étrangères, prévient Willy Lam. Or le pire est à redouter si l’on regarde ce qui s’est passé, en termes de corruption, en Afrique.» Plusieurs pays, comme le Myanmar ou le Sri Lanka viennent aussi de freiner certains projets d’infrastructure pour réduire l’emprise de la Chine sur leur pays. Jugée parfois agressive, la politique de Pékin vise un objectif ultime: bâtir une zone d’influence mondiale d’ici à 2049, l’année qui marquera les 100 ans du parti communiste chinois.


Des marchés pour les entreprises suisses

Le train s’est élancé de Londres le 10 avril et a atteint Yiwu dans la province du Zhejiang, au sud de Shanghai, dix-huit jours plus tard, comme prévu. Du whisky écossais, des aliments pour bébé ou encore des vitamines et des médicaments, acheminés au final dans 41 conteneurs sur quelque 12 000 kilomètres à travers plus de sept pays, presque un mois plus vite qu’un cargo. Le symbole même de la stratégie de cette Nouvelle route de la soie (OBOR) voulue par Pékin, avec dans ce cas une touche helvétique. Car l’opérateur du train s’appelle InterRail, une société saint-galloise.

A lire: Le premier train direct Londres-Shanghai est entré en gare

OBOR n’en est qu’à ses débuts et des précisions sont encore attendues

«Les entreprises suisses spécialisées dans la construction d’infrastructures ou qui ont de l’expérience dans le financement des grands projets sont les mieux placées pour profiter de OBOR», estime à Pékin Philipp-Werner Haas, du Swiss Business Hub, un organisme suisse de promotion des échanges et des investissements.

Le nom d'ABB est souvent cité en exemple des gagnants potentiels d’OBOR. Interrogé, le groupe pointe une série d’accords passés avec des groupes chinois le long de la route de la soie, comme au Kazakhstan avec Sinopec, en Turquie avec le fabricant de train CRRC, ou encore en Angola pour une centrale électrique de China machinery engineering.

Mêmes espoirs chez le spécialiste du transport Hupac. «Nous pensons que c’est une formidable occasion de relier notre réseau en Europe à celui de la Chine et nous soutenons totalement le OBOR», avance la directrice de la communication du groupe tessinois.

A lire: La Chine lève un obstacle crucial sur la route de la soie

Les banques également bien placées

Les banques, en particulier UBS et Credit Suisse, sont aussi bien placées. Jörg Gasser, le secrétaire d’Etat aux questions financières internationales, le rappelait le mois dernier lors de son passage à Hongkong: «Elles ont le savoir-faire pour financer les grands projets d’infrastructure.» Avant d’ajouter: «Il y a aussi les compagnies d’assurances. Par exemple, Zurich assure le canal de Panama. Enfin, il y a encore la réassurance. Swiss Re est le plus grand réassureur. Ces secteurs sont donc très intéressés par OBOR.»

Au-delà des annonces et des espoirs, «OBOR n’en est qu’à ses débuts et des précisions sont encore attendues», tempère Philipp-Werner Haas. L’opacité dans laquelle fonctionnent les autorités chinoises n’aide guère. «Au niveau gouvernemental, nous essayons aussi d’être aux avant-gardes des discussions. C’est la raison pour laquelle notre présidente participe à ce sommet en mai», justifiait Jörg Gasser.

A lire: La Suisse financera la Nouvelle route de la soie

«Garantir la transparence dans les mécanismes de financement des projets»

Enfin, les conditions d’attribution des marchés seront déterminantes. Or la Suisse aura son mot à dire dans le cadre de la Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures (AIIB), la banque multilatérale pour les infrastructures en Asie lancée par la Chine l’an dernier. La Confédération en sera à terme actionnaire à hauteur de 706,4 millions de dollars, avec 0,8745% des droits de vote, une part supérieure au capital investi, grâce à son statut de membre fondateur. Berne s’y «engage activement en faveur d’un strict respect des standards internationaux en matière sociale et environnementale, rappelle l’ambassade à Pékin. Il sera aussi important de garantir la transparence dans les mécanismes de financement des projets et le respect de la légalité dans les procédures d’appel d’offres.»


Un outil pour aider le yuan

Promis à un grand rôle sur le marché des capitaux, le yuan reste une devise peu utilisée en dehors de Chine. Certes, le volume échangé chaque jour a presque doublé entre 2013 et 2016, selon la Banque des règlements internationaux. Sa part ne dépasse toutefois pas 4% des transactions mondiales de devises (3,5% pour le franc suisse).

Les autorités chinoises souhaitent voir leur devise rivaliser, un jour, avec le dollar. L’initiative «Une ceinture, une route» représente «une occasion en or» pour internationaliser le yuan, selon l’institut monétaire international de l’université Renmin à Pékin. A condition que les projets d’infrastructure pour l’instant financés en dollars américains le soient en renminbi. La banque centrale de Chine a elle aussi appelé les pays placés sur la nouvelle route de la soie à utiliser les devises locales, yuan compris. Des détails sur les modes de financement sortiront peut-être lors du sommet de Pékin.


Opinions:

Publicité