Relations Suisse-Chine

«Les Chinois ne veulent pas d’une liberté à l’occidentale»

Réalisé pour bonhôte Invité par la banque Bonhôte à l’occasion de son forum romand qui se déroule ce soir au Lausanne Palace, l’ex-ambassadeur de Suisse en Chine Jean-Jacques de Dardel livre ses impressions sur les évolutions récentes et actuelles du pays. Entretien.

Vous avez été ambassadeur suisse à Pékin entre février 2014 et mars 2019. Qu’est-ce qui a le plus changé au cours de cette période?

Jean-Jacques de Dardel: En comparaison de la transformation en profondeur de la Chine au cours des dernières décennies, je ne dirais pas que cette période a été celle des plus grands changements. S’agissant de la capitale en particulier, la préparation des Jeux olympiques de Pékin de 2008 avait déjà énormément transformé la ville. Quand je suis arrivé en 2014, c’était déjà une ville mûre, plus une forêt de grues comme on s’imagine parfois une ville chinoise, en Europe. Comme changement principal, je citerais en premier lieu l’amélioration de la qualité de l’air. Durant l’hiver 2014, elle était catastrophique. La situation s’est considérablement améliorée depuis. En seulement quelques années, la pollution a été réduite d’environ 30% à Pékin. Cela montre que quand le gouvernement chinois décide de faire quelque chose dans un domaine, il a la capacité de changer réellement le cours des choses. C’est une évolution positive.

Y a-t-il eu aussi des évolutions négatives durant cette période?

Je dirais qu’il y a de nos jours moins d’ouverture des esprits qu’il y a quelques années. Certes, les gens bénéficient maintenant d’une plus grande ouverture sur l’étranger du fait qu’ils voyagent plus et ils ont aussi davantage de connaissances générales qu’auparavant. Par contre, s’agissant de l’ouverture des esprits, je pense que le pays s’est plutôt refermé ces dernières années. Il y a aussi une plus grande volonté de contrôle de la pensée, notamment sur le plan politique. La Chine vit, simultanément, plusieurs tendances contraires.

Le pays pourrait-il se refermer à nouveau?

Je ne pense pas que la Chine puisse à nouveau se refermer comme cela a été le cas il y a quelques décennies. Les Chinois sont aujourd’hui beaucoup mieux informés qu’il n’y paraît, notamment via les réseaux sociaux, sur lesquels ils s’expriment beaucoup, même si c’est d’une façon différente de celle des Occidentaux. Et le gouvernement est extrêmement attentif à ce qui s’y passe, notamment à propos des questions environnementales. Ici aussi, il faut aussi garder à l’esprit l’incroyable évolution qu’a connue le pays en moins de deux générations. Les gens qui ont plus de 60 ans actuellement ont grandi à l’époque de la Révolution culturelle, ils ont connu des famines – et aujourd’hui, ils vivent dans la deuxième plus grande économie mondiale. Avec plus de confort matériel, d’autres besoins sociaux, intellectuels apparaissent.

Cela se traduira-t-il aussi par de nouvelles attentes sur le plan politique?

Je pense que non, ou du moins pas maintenant. Avoir une liberté politique complète à la façon occidentale n’est pas un vœu de la population en Chine actuellement. Ce sera peut-être le cas dans une ou deux générations. Il est très difficile de prévoir ce type de changement. Les gens sont plutôt contents de leur sort, ils apprécient de voir que leur niveau matériel s’améliore, l’espérance de vie y a aussi progressé de manière considérable ces dernières années. Il y a certes une vox populi mais elle s’exprime de manière très différente encore une fois de celle des Occidentaux.

Au troisième trimestre, le produit intérieur brut (PIB) de la Chine n’a crû «que» de 6% en rythme annuel, soit la progression la plus faible observée depuis un quart de siècle. Comment faut-il interpréter ce ralentissement?

Evidemment, les tensions commerciales entre la Chine et les Etats-Unis n’ont pas aidé l’économie chinoise cette année. Toutefois, il faut tout d’abord replacer un tel chiffre dans un contexte plus large. En 1980, le produit national brut (PNB) de la Chine, lorsque exprimé en dollars constants de 2007, était inférieur d’un quart à celui de la Suisse. Autrement dit, toute la production annuelle d’un pays d’alors un milliard d’habitants était inférieure à celle d’un pays de 6 millions d’habitants. En 1983, le PNB des deux pays a atteint le même niveau. Désormais, celui de la Chine est environ 18 fois plus élevé que celui de la Suisse, qui est tout de même la 19e économie mondiale. Après une telle phase initiale de progression, la Chine ne peut plus croître à un rythme aussi rapide qu’au début des années 2000.
Ensuite, quand on parle de «ralentissement» à 6% de la croissance de l’économie chinoise, il faut comparer ce chiffre avec les taux de croissance des pays industrialisés. Un taux de croissance de l’ordre de 5 à 7% reste 2 ou 3 fois supérieur à celui des Etats-Unis et des autres économies développées. Pour indiquer un ordre de grandeur, c’est plus d’une nouvelle Suisse qui s’ajoute chaque année à la taille de l’économie chinoise.

Les problèmes environnementaux dans certaines régions ne constituent-ils pas le revers de la médaille de cette expansion?

On revient ici à cet aspect paradoxal de la Chine, qui est l’un des plus grands pollueurs de la planète et le pays qui se donne le plus de peine pour améliorer l’environnement. Dans le sud, il existe des régions totalement «clean» sur le plan environnemental. Shenzhen est très apprécié pour sa qualité de vie. La Chine est numéro un mondial des panneaux solaires et les véhicules électriques y sont dix fois plus nombreux qu’aux Etats-Unis, le numéro deux sur ce marché. Et dans le même temps, on continue à extraire de la houille dans le nord pour faire tourner des centrales électriques. Malgré tout, la pollution n’est plus le premier souci lors d’enquêtes sur l’opinion publique. Dans l’ordre, les principaux sujets de préoccupation des Chinois sont la sécurité alimentaire, la corruption puis l’environnement.

Comment les entreprises suisses qui exportent des produits en Chine sont-elles affectées par les tensions commerciales croissantes entre ce pays et les Etats-Unis?

La Suisse reste bien placée pour deux raisons. Premièrement, grâce à l’accord de libre-échange conclu avec la Chine au début de la décennie, notre pays est protégé à l’encontre des risques de se voir imposer des droits de douane. Deuxièmement, dans le domaine de l’industrie des machines, les produits suisses satisfont à la fois aux exigences de prix et de qualité souhaitées par les clients chinois. Beaucoup d’industriels suisses ont compris qu’il est dans leur intérêt de produire aussi sur place en Chine. Les produits de qualité «supérieure», restent fabriqués en Suisse tandis que la production de «haute qualité» est produite en Chine.

Sur le plan technologique, la Chine est très avancée dans plusieurs domaines. La Suisse réussit-elle à apparaître sur la carte mondiale de la recherche en Chine?

Non, je ne le pense pas. Lorsqu’ils regardent vers l’étranger, les Chinois pensent à Palo Alto en Californie, à la Grande-Bretagne ou à Israël. Ce n’est pas parce que notre pays manque d’instituts de recherche de qualité mais plutôt parce qu’il ne sait pas se vendre suffisamment. La Suisse a déjà obtenu 28 prix Nobel, soit le plus grand nombre par habitant. La Chine n’en a obtenu que huit. Pour autant, cela n’impressionne pas les Chinois, qui préfèrent se mesurer au numéro un, les Etats-Unis, qui ont bientôt près de 400 prix Nobel.

Outre les tensions commerciales avec les Etats-Unis, la situation à Hongkong est un des sujets de préoccupation majeurs pour la Chine actuellement. Quelle issue voyez-vous à ce dossier?

Il s’agit d’une crise grave, réelle et complexe. Et je ne prédis rien du tout quant à son issue! Une seule chose est prévisible: c’est que, en vertu d’un traité reconnu par tous, Hongkong deviendra chinoise en 2047. Ce qui est également évident, c’est que les Chinois de Hongkong ne sont pas des Chinois comme les autres. Ils sont beaucoup plus occidentalisés parce qu’ils ont été profondément marqués par notre culture démocratique. Ils ont aussi toujours eu une grande vivacité économique. Les Hongkongais sont des gens hyperactifs qui aiment se développer par eux-mêmes. Il y a un fond de mécontentement et de volonté de maintien du mode de vie propre à Hong Kong qui ne disparaîtra sans doute pas de sitôt. Donc, tout est dans l’évolution vers l’intégration de Hongkong dans la communauté générale de la Chine continentale.

Quelle attitude la Suisse peut-elle avoir dans cette crise?

La Suisse devrait continuer à faire ce qu’elle a toujours fait: garder l’ouverture d’esprit qui lui a permis de se rapprocher de la Chine contre vents et marées, sans jamais cependant perdre de vue ses propres valeurs, intérêts et vision du monde. Et c’est d’ailleurs de cette manière-là qu’on se fait respecter des Chinois. Si on se met à plat ventre, on n’est pas respecté. Beaucoup de Chinois n’ont pas non plus oublié que la Suisse a reconnu très tôt l’existence de la République populaire de Chine en 1949, et beaucoup de jeunes le savent encore. La capacité de traiter avec la Chine a impressionné les élites chinoises à une période qui était difficile pour elle.

La Suisse a toujours su garder sa ligne, elle s’est fait respecter. Mais elle a également montré qu’elle était prête à tendre la main, à travailler avec la Chine, à être une amie et à accompagner le pays vers son amélioration. Nous avons un dialogue des droits de l’homme établi avant celui qui a été établi avec d’autres et qui s’est mieux maintenu sur la durée, là aussi contre vents et marées. Nous sommes un partenaire solide, la Chine le reconnaît, et nous aurions tort de mettre cela en question par des réactions émotives face aux problèmes de l’heure, face aux questions sociales telles qu’on les perçoit aujourd’hui et qu’on percevra différemment demain. Il y a une constance dans notre approche critique du pays qui est de bon aloi pour les deux parties.


En vidéo: les enjeux de «Chine 2025»

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