Economie

Le chômage laisse des traces indélébiles, même quand il n'est plus qu'un souvenir

Réinsertion. Il n'existe pas – encore – d'étude sur les traces que peut laisser le chômage chez des personnes qui ont retrouvé un emploi et ont donc disparu des statistiques préoccupantes. De nombreux témoignages confirment pourtant que l'on ne ressort pas indemne du chômage

Ils ont retrouvé un emploi ou en tout cas réorganisé leur vie professionnelle. Ils sont donc sortis des statistiques officielles des citoyens «problématiques» parce que chômeurs. Le groupe social des anciens chômeurs, de plus en plus nombreux, n'est donc pas recensé. L'ancien chômeur n'a plus droit, tant mieux peut-être, à la sollicitude des services sociaux ni à l'intérêt des chercheurs de la santé. N'empêche, il a changé en profondeur et garde des traces du chômage, des traces complexes, à la fois difficiles à vivre et enrichissantes.

Comme chez les vétérans du Vietnam

Dominique, 46 ans, gère depuis un an un programme d'occupation fédéral après avoir été six mois au chômage. Au bénéfice d'un meilleur salaire qu'auparavant mais aussi d'un contrat renouvelable chaque année, elle note qu'elle est devenue plus fragile, plus vite inquiète, «je n'aimais pas la précarité, je l'aime encore moins. Avant, j'avais l'habitude d'être assise à une place et de me projeter dans l'avenir. Je n'en suis pas privée, mais avec plus d'inquiétude.» Elle note: «Pour la première fois en vingt ans, j'ai un boulot qui m'intéresse moyennement. Ça m'a amenée à réévaluer la place du travail dans ma vie et à le mettre nécessairement moins au centre.» Avec la distance, elle apprécie le fait que le chômage lui ait permis de «développer davantage de solidarités, en ne voyant pas que sa petite personne». Le canton de Vaud mène depuis quelques années une enquête systématique dans la région de Morges-Aubonne et dans celle d'Aigle-Château-d'Œx pour dépister les problèmes de santé que peuvent rencontrer les chômeurs. «Le chômeur est comparable à quelqu'un qui doit traverser l'Amazone; des «prédateurs» le guettent, ce sont les facteurs de risque», résume le médecin qui supervise l'étude, Roger Darioli, professeur de médecine des assurances et vice-président de la Fédération vaudoise des ligues de la santé. «Nous tentons de détecter ces facteurs prédictifs de troubles et de voir comment les maîtriser afin que les gens puissent retrouver du travail sans être limités par des problèmes de santé.» L'après chômage, lui, ne fait, pour le moment, l'objet d'aucune étude. Trop tôt, sans doute, disent les chercheurs qui reconnaissent que c'est là «une phase intéressante, variable selon les individus», selon le professeur Darioli. «Le chômage laisse une cicatrice plus ou moins douloureuse. Certains essaient de l'oublier, parfois elle peut entraver le bon fonctionnement.» Si personne ne se penche sur ces séquelles, «c'est parce qu'il faut du temps et des moyens pour mesurer les méfaits d'un changement de cap. Et la perte d'un emploi n'est pas encore considérée comme génératrice de troubles à long terme. Chez les jeunes de 16-20 ans, elle causera peut-être des problèmes lorsqu'ils auront 30- 40 ans, comme chez les vétérans du Vietnam. Les perdants ne sont pas aimés, avant on les tuait. Il faut du temps pour sensibiliser, c'est un terrain en friche.» Ceux qui ont traversé le chômage sont-ils vraiment des perdants? A l'image de cette femme professeur d'anglais de Neuchâtel brutalement mise à pied, comme tous ses collègues, lors d'une restructuration. La question est ouverte. Mais une bonne partie d'entre elles doit faire, souvent discrètement, le deuil d'une qualité de vie professionnelle et d'une apparente invulnérabilité psychique qu'elles n'ont pas retrouvée. En outre, les personnes qui ont témoigné ici ont toutes souhaité rester anonymes, comme si cette nouvelle fragilité restait encore inavouable.

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