Economie

Avec le chômage en Occident ressurgit la peur d'un vieux fantôme: «le péril jaune»

Délocalisation. Les pays en développement seraient responsables de tous les maux endurés sur le marché de l'emploi en Suisse notamment. Cherchons plutôt les causes à l'intérieur, recommande un économiste qui produit une étude pour le compte d'organismes de développement

Selon un récent sondage du Credit Suisse, 69% des Suisses pensent que les salariés sont victimes de la mondialisation. Il y a deux ans déjà, le magazine britannique The Economist traduisait les angoisses du Nord privilégié. Sur la couverture, un dessin montrait un chômeur déguenillé dans une banlieue d'un pays en développement, avec pour titre: «He wants your job» (il veut votre travail). La crainte d'un «péril jaune» nouvelle version, on le voit, est récurrente: l'Asie et les autres pays du Sud nous submergeraient de leurs produits bon marché, voleraient nos emplois et feraient pression sur nos salaires. Nos entreprises font leurs valises et partent produire dans ces eldorados où syndicats, écologie et lois sociales sont absents. Or, l'effondrement économique de l'Asie et celui de la Russie, qui menacent au contraire l'équilibre mondial, donc notre prospérité, ont montré à quel point cette vision était simpliste, voire erronée. C'est ce qu'a tenté de démontrer l'économiste zurichois Richard Gerster, avec la communauté de travail d'organismes de développement Swissaid-Action de carême-Pain pour le prochain-Helvetas-Caritas qui vient de produire une étude*. Deux conclusions en ressortent: d'une part, la Suisse est gagnante dans ses relations économiques avec les pays à bas salaire. Même si, isolément, certains secteurs et entreprises tirent la langue. D'autre part, la «croissance sans emplois» et la pression actuelle sur nos conditions de travail sont dues principalement à des causes internes et non externes. Contrairement aux idées reçues, les importations à bon marché du Sud améliorent notre niveau de vie, affirme Richard Gerster. Les consommateurs déboursent moins pour certains produits et les entreprises, qui achètent des composants à bas prix, deviennent plus compétitives. Deuxième coup de pied dans la fourmilière: le «Swiss made» n'est pas si cher! La preuve: la balance commerciale est excédentaire, avec 105 milliards de francs d'exportations contre 103 milliards d'importations en 1997. Enfin, et surtout: les produits helvétiques sont très demandés, même dans les pays les plus pauvres. Et la Suisse vend quatre fois plus qu'elle n'achète dans les pays du Sud-Est asiatique.

Etre là où la demande explose

Autre volet de l'étude: les bas salaires du Sud ne concurrencent que marginalement nos emplois: 90% des investissements suisses à l'étranger partent dans d'autres pays industrialisés. Certains secteurs, comme le textile, émigrent au Sud ou à l'Est, certes. Mais les emplois perdus sont largement compensés: un Sud qui s'industrialise à tour de bras a besoin de commander nos machines. L'économie suisse garde donc sa compétitivité. Ses exportations ont augmenté de 11% en 1997 et résistent, cette année encore, à la crise asiatique. Dans notre pays, un emploi sur trois est tributaire de l'étranger, rappelle en outre l'économiste. Un franc sur deux est gagné à l'étranger. Les firmes helvétiques occupent 1,5 million de personnes hors des frontières, dont 350 000 dans les pays en développement. Les 15 plus grandes entreprises multinationales, comme Nestlé ou Novartis, dégagent un chiffre d'affaires annuel équivalant à la moitié du revenu national. Il est vrai, reconnaît toutefois Richard Gerster, qu'elles diminuent les postes dans leur pays d'origine (40 000 supprimés entre 1980 et 1995) et les augmentent à l'étranger (200 000 créés en quinze ans). Cette internationalisation est favorisée par les techniques de communications et le bas prix des transports. Mais les bas salaires et les lois laxistes en matière d'environnement ne sont pas la raison essentielle, conclut de son côté une enquête du Fonds national de la recherche scientifique. Ce qui fascine les investisseurs, c'est d'être présents sur les grands marchés, là où la demande explose, comme en Chine. Toujours selon le sondage du Credit Suisse, seuls 28% des Suisses pensent qu'il s'agit là d'un développement positif, et 70% disent que, bon ou mauvais, il est inévitable. Par ailleurs, 60% affirment que la mondialisation détruit des emplois, et qu'elle sert de prétexte pour démanteler les acquis sociaux. En fait les fameuses délocalisations font perdre relativement peu d'emplois. En France, les migrations d'entreprises au Sud coûtent 100 000 à 200 000 postes par an. En même temps, l'internationalisation de l'économie rapportait 115 000 nouveaux postes en 1995. L'explication des 18 millions de chômeurs européens doit être cherchée ailleurs. Pour le syndicaliste suisse Jean-Claude Rennwald de la FTMH, ce n'est pas la mondialisation elle-même qui fait pression sur nos salaires et nos conditions de travail. C'est davantage «son utilisation comme arme idéologique par les dirigeants des économies capitalistes», avance-t-il dans le Bulletin du Credit Suisse. Il serait faux de croire que les bas salaires et les lois permissives du Sud n'exercent aucun attrait, poursuit Richard Gerster. Dans l'habillement, les chaussures et l'alimentation notamment, les conditions de travail des sous-traitants sont parfois scandaleuses. Mais les firmes confrontées à des cas d'exploitation, comme Nike et Reebok, sont exposées aux campagnes et aux menaces de boycott en Suisse notamment. La Suisse garde ses atouts traditionnels: main-d'œuvre bien formée, productivité élevée, situation géographique centrale, organisations internationales, stabilité politique et sociale, taux d'intérêt bas. Alors, s'interroge l'auteur de l'étude, pourquoi notre marché de l'emploi reste-t-il si anémique? Et d'énoncer quelques pistes: faiblesse de la demande intérieure, automatisation du travail, crise budgétaire, cartels qui découragent l'initiative, attitude frileuse envers le risque, non-intégration européenne, etc. Et de relancer le débat: il faut taxer l'énergie (donc les machines) et non pas le travail: voilà une mesure qui encouragerait enfin l'emploi et les technologies propres. Une réforme fiscale écologique est en chantier dans presque tous les pays européens. Mais, rappelle l'économiste, ce processus ne fera que retarder l'inéluctable: le travail devient rare et doit être partagé. La société doit se réorganiser autour du temps social de chaque individu: revenu minimum garanti, travail rémunéré, activités bénévoles, service civil, solidarité internationale…

* «Le travail en Suisse et dans le monde», Revue Sud 7/88, tél. 031/ 381 17 11, fax 031/ 381 17 18.

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