iShares, qui appartient à BlackRock, est le leader mondial (38% de part de marché) des fonds indiciels. Sur un marché des ETF en forte progression, les leaders ont tendance à accroître encore leur part de marché. Christian Gast, responsable de iShares et de l’investissement indiciel en Suisse, souligne les tendances qui émergent:

Le Temps: La croissance du marché des ETF est en phase d’accélération, au détriment des fonds actifs. Est-ce que cette tendance va longtemps se poursuivre?

Christian Gast: L’année 2016 a été phénoménale. Un exercice record. Et l’année 2017 a également très bien débuté. En janvier, nous avons enregistré le deuxième plus fort afflux de fonds mensuel de notre histoire. Au plan global, il s’est élevé à environ 60 milliards de dollars. C’est un montant gigantesque en un mois. Les ETF profitent en partie de l’élection de Donald Trump comme président des Etats-Unis. C’est vrai en particulier pour les ETF sur les actions américaines, les actions japonaises (grâce aux achats d’ETF de la part de la Banque du Japon elle-même), et les obligations émergentes, ainsi que les actions de petites et moyennes capitalisations.

– Pourquoi l’effet Trump profite-t-il aux ETF malgré la faible volatilité?

– La volatilité est basse, mais de nombreux investisseurs institutionnels et gérants de portefeuilles ont acheté des ETF parce que c’est un instrument transparent, simple et bon marché pour effectuer un choix de placement tactique.

A lire aussi: Glossaire de la gestion passive

– Est-ce que le phénomène vaut pour l’Europe?

– L’Europe représente le tiers de l’argent frais, mais la hausse du marché est très significative. Par contre les actions européennes sont restées en retrait pour différentes raisons. Les bénéfices sont satisfaisants et BlackRock est d’avis que les incertitudes politiques sont déjà escomptées dans les cours. Nous anticipons un afflux de fonds.

– Quels sont les principaux facteurs qui expliquent cette forte hausse de l’argent frais?

– Les investisseurs institutionnels sont depuis longtemps friands des ETF et des fonds indiciels. Je citerai trois facteurs clés: Les gérants de portefeuilles utilisent davantage les ETF dans leurs choix tactiques. Le changement de la structure de frais des banques est également un facteur de soutien, avec l’adoption de modèles basés sur les conseils. Enfin, les concurrents potentiels des ETF, comme les dérivés à terme (Futures), sont devenus plus coûteux en raison de l’importance du coût des fonds propres des banques, sans parler de la simplicité d’utilisation des ETF.

– Vous n’en avez pas parlé, mais est-ce que le bas niveau des commissions reste l’argument numéro un en faveur des ETF?

– Je n’en suis pas sûr, même si le niveau des commissions est un facteur important. Plutôt que le seul niveau des commissions, je préfère parler du «Total Expense Ratio» (TER) ou, mieux encore, du «Total Cost of Ownership» (TCO). Ce dernier comprend l’ensemble des composantes de coûts de l’achat ou de la vente, y compris le droit de timbre ou l’écart entre les cours d’achat et de vente, alors que le TER se limite à l’imposition de la valeur d’inventaire, mais il faut l’ajouter.

A lire aussi: Le pilier 3a certes, mais plutôt avec des ETF?

– Quelle a été l’évolution des commissions des produits indiciels ces derniers mois?

– La tendance reste à la baisse en raison de la situation concurrentielle et des modèles de frais. L’investisseur en profite à travers une meilleure performance. Nous nous présentons comme l’institut qui apporte des solutions aux questions de l’investisseur – nous ne jouons pas la bataille des meilleurs prix à fond.

Nous disposons d’une liste de services qui ne sont pas facturés au client, mais qui contribuent à nous placer dans un rôle de partenaire. Lors de mes discussions avec un client, l’essentiel porte sur la meilleure manière de mettre en œuvre une idée de placement, sur l’intégration des ETF dans l’allocation des actifs et sur le soutien au négoce, par exemple à travers nos services de recherche.

Il est vrai que tout dépend du segment de clientèle. Si nous parlons aux grandes institutions financières, la discussion porte moins sur nos modèles que sur le négoce et le soutien à l’exécution.

– Si la loi Dodd-Frank est réformée par Donald Trump, les banques pourront de nouveau prendre elles-mêmes des positions. Est-ce que cela pénalisera les ETF?

– Si un tel changement de conditions-cadres pour les banques devait intervenir, cela pourrait modifier un élément important de l’écosystème des produits qui reflètent l’évolution d’un indice. Mais pour l’heure, les bilans des banques sont chers et les marchés obligataires sont plus étroits que dans le passé.

– Est-ce que l’écart entre les quatre leaders globaux de la gestion passive et les autres continue de croître?

– Notre part de marché (38%) nous place au premier rang mondial, avec 1300 milliards de dollars d’actifs. Le marché se concentre sur les acteurs capables d’offrir les économies d’échelle que permet leur taille. Nous sommes l’un des rares émetteurs réellement global, avec une plateforme de fonds UCITS en Irlande et une autre aux Etats-Unis. Elles s’ajoutent aux structures locales, comme en Suisse, ou nous offrons des produits adaptés aux besoins spécifiques suisses.

Je précise qu’iShares ne se limite pas aux ETF, mais commercialise aussi les fonds indiciels et les mandats passifs pour compléter l’offre passive. Les fonds indiciels profitent d’une véritable renaissance, pour de nombreuses raisons, liées aux frais et aux facteurs fiscaux.

– Comment votre groupe s’est-il développé en Suisse ces derniers mois?

– Nous ne détaillons pas de chiffres valables uniquement pour la Suisse, mais de manière globale nous présentons à nouveau une croissance à deux chiffres en termes d’argent frais. L’année 2016 a été la plus forte depuis mon arrivée chez iShares, il y a sept ans. Au sein du groupe, la croissance des affaires suisses est la deuxième plus forte en Europe.

Nous avons continué d’accroître nos ressources dans le pays. Nous ne sommes pas qu’une organisation de vente, mais toute la chaîne de valeur y est présente, des spécialistes des différents nouveaux produits aux juristes en passant par la direction des fonds. Au total, en Suisse avec nos bureaux à Zurich et à Genève, nous sommes environ 110 collaborateurs. La gestion de portefeuille est centralisée à Londres et New York.

– Est-ce que votre organisation a développé un scénario au cas où le marché unique se désagrégeait à la suite du Brexit et d’autres votations prévues en 2017?

– Non. Nous constatons que la Suisse profite des événements, mais peut-être moins que Francfort ou Paris. Certains produits indiciels n’existent qu’en Suisse. Par exemple, nous avons enregistré des afflux de fonds significatifs en or depuis quelques semaines. Ces produits sont spécifiques à la Suisse.

– Quelles difficultés rencontrez-vous en Suisse?

– Nous ne rencontrons pas de difficultés – mais les produits que nous plaçons sur notre plateforme suisse affrontent un défi que nous ne connaissons pas sur d’autres marchés puisqu’ils ne peuvent être achetés qu’en Suisse et non pas à l’étranger en raison de la non-appartenance au marché unique. Mais cet effort d’adaptation aux besoins du pays vaut la peine. Les caisses de pension par exemple préfèrent les produits enregistrés en Suisse.

– Pouvez-vous détailler ce qu’est votre service de surveillance d’un portefeuille modèle?

– Je prendrai l’exemple d’un gérant de fortune indépendant à Genève. Si son évaluation des marchés est identique à celle BlackRock et s’il désire refléter cette vue des marchés dans un portefeuille, la question porte sur la manière d’intégrer les ETF dans les portefeuilles en fonction des différentes monnaies de référence. Nous les construisons et le client exprime son accord, ou non, et demande de recevoir les informations nécessaires au rééquilibrage régulier des portefeuilles. Ce type d’offre recueille un écho de plus en plus favorable.

– Ces solutions de gestion vous amènent-elles à devenir un gérant actif? A combien de pour-cent êtes-vous passifs, respectivement actifs?

– Effectivement, nous avons une fonction de gérant actif d’une certaine manière, mais nos offres sont complémentaires. Les ETF jouent un rôle croissant dans la mise en œuvre des stratégies actives. Les grands fonds actifs emploient aussi des produits indiciels dans leur gestion. La distinction entre les gestions active et passive devient obsolète, même si elle est encore incrustée dans les esprits. La question n’est pas de savoir si nous sommes x pour-cent actifs, mais de réfléchir à l’emploi optimal des ETF dans les stratégies.

– Est-ce que ces différentes catégories de services sont détaillées et facturées, un peu à l’image des fonds actifs?

– Oui, c’est en partie déjà le cas. Je précise que nous ne payons jamais de rétrocessions. Nous avons des partenariats avec de grandes institutions avec lesquelles nous travaillons étroitement dont les conditions sont précisées au cas par cas. La question légitime consiste à savoir si des services offerts gratuitement aujourd’hui deviendront payants. Nous avons fait le pas aux Etats-Unis au sujet de services sur-mesure.

– A quel rythme sont tombés les frais (TCO) des ETF en un an sur les grands indices?

– La baisse atteint 3 à 4 points de base par an pour iShares (0,03-0,04%). Le recul peut paraître modeste, mais les frais de certains indices ne dépassent pas 7 points de base dans certains cas. La comparaison reste très favorable par rapport aux fonds actifs (plus de 100 points de base habituellement, ndlr).

– Quelle sera votre stratégie en 2017?

– Nous avons plusieurs thèmes majeurs sur lesquels nous entendons travailler cette année. Les ETF smart beta appartiennent aux mots à la mode, mais ils rencontrent un grand succès. Chez nous, l’afflux de fonds s’est élevé à 20 milliards de dollars l’an dernier. Au sein du smart beta, les deux principales catégories étaient les stratégies à dividendes élevés et celles à volatilité minimum. Nous allons mettre l’accent sur les ETF sur les facteurs de risque. L’attrait s’est fortement accru de la part des institutionnels.

– Qu’en est-il des stratégies durables. Tout le monde en parle, mais est-ce que la clientèle investit vraiment?

– L’intérêt ne s’est pas encore manifesté par des afflux importants. Mais les ETF basés sur les critères environnementaux, sociaux et de gouvernance progressent régulièrement.

En 2017, nous allons aussi investir dans les ETF thématiques tels que la robotique et sur les obligations.

– Pourquoi?

– Les ETF obligataires sont arrivés après les fonds en actions, mais ils ont bénéficié d’une forte croissance l’année dernière. Les raisons sont à chercher dans le coût élevé du bilan des banques et dans l’étroitesse accrue des marchés obligataires. Les investisseurs quittent les obligations individuelles pour acheter des ETF obligataires.

Notre principale tâche pour 2017 sera de renforcer notre plate-forme en Suisse de fonds indiciels pour mieux répondre aux besoins des caisses de pension, à la demande des banques liée aux nouveaux modèles de commissions, et à une approche holistique des besoins des clients.

– Est-ce que 2017 sera une année obligataire?

– Sur la base des attentes de bénéfices 2017, nous pensons que cette année sera très favorable aux actions européennes. Nous sommes haussiers aux Etats-Unis, neutres au Japon. En fait, nous sommes plus positifs que la moyenne sur les marchés boursiers.

– Les fonds actifs investissent de plus en plus dans les segments de niches, généralement peu liquides. Quelle est votre réponse à ce développement?

– Nous excluons certaines niches et les laissons aux fonds actifs lorsqu’ils ne sont adaptés aux vertus mêmes des ETF, c’est-à-dire à la transparence et à la liquidité. L’ETF vit de ces caractéristiques. Nous ne pouvons tourner le dos à l’ADN de la gestion passive.

– Est-ce que le marché des ETF rencontre une réelle consolidation?

– Nous observons deux tendances de fond. Quelques très grands acteurs au bénéfice d’un assortiment étendu profitent d’économies d’échelle. Ils conserveront cette place encore longtemps. Il existe aussi une catégorie d’émetteurs de taille inférieure. Ceux-ci sont aux prises à des questions d’indépendance et de conflits d’intérêts. Une consolidation attend ce segment. Pour notre part, nous ne sommes qu’un gérant d’actifs et ne sommes pas une banque, n’avons pas de négoce propre. Il existe enfin quelques émetteurs capables d’être actifs et de croître sur une niche du marché.