Il y a ces enjeux qui polarisent forcément les débats. Ces causes que le grand public adore détester. En face, il y a ces professionnels, souvent discrets, qui ont fait de leur métier la défense de ces intérêts controversés. «Le Temps» s’intéresse cette semaine à ces «avocats» qui ont chacun leur propre diable à promouvoir.

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Christian Neuhaus? Dans Le Temps, c’est un homme quasi invisible. Ces quatre dernières années, son nom n’est apparu qu’à quatre reprises dans notre journal. Et pour cause: Le Temps a pour règle de ne pas mentionner les noms des porte-parole des entreprises. Des centaines de fois, Christian Neuhaus a ainsi été cité non pas en dévoilant son identité mais comme «un porte-parole de Swisscom». Pour parler de pannes de réseau, de fibre optique, de parts de marché, de recyclage de téléphones… Et aussi – et de plus en plus souvent – de… 5G. Mais l’homme ne se contente pas, pour défendre cette technologie, d’être omniprésent dans les médias. Ça, c’est le côté pile. Côté face, il arpente aussi, soirs et week-ends, assemblées de villages et réunions d’associations pour tenter de convaincre des bienfaits de la 5G.

Depuis la vente des licences aux opérateurs en février 2019, la 5G a envahi l’agenda de Christian Neuhaus. «En quelques semaines, des oppositions ont éclaté un peu partout en Suisse. Nous nous attendions à ce que les gens questionnent l’utilité de cette technologie, comme cela avait été le cas aux débuts de la 3G et de la 4G. Mais là, nous avons été surpris par l’ampleur de la contestation et la façon dont les opposants se sont organisés. Ils sont très structurés et les réseaux sociaux amplifient leurs messages», raconte-t-il.

«Toujours intense»

Christian Neuhaus l’a vite constaté: face à un tel front anti-5G, être présent dans les médias n’est pas suffisant. Il a dû entamer un dialogue direct avec les opposants. Et pour cela, descendre dans l’arène. «En parallèle à mon travail de porte-parole, j’ai aussi l’habitude de discuter avec des politiciens, que ce soit des parlementaires nationaux, des conseillers d’Etat ou des syndics. C’est donc naturellement que je suis allé au contact de la population pour parler de 5G», poursuit-il.

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Depuis une année et demie, Christian Neuhaus a ainsi fait une croix sur nombre de vendredis et de samedis soir, pour se rendre dans des salles polyvalentes de villages, des deux côtés de la Sarine – même si ces séances ont été réduites depuis le début de la pandémie. «J’ai été invité à des dizaines d’assemblées de communes pour parler de la 5G. Le plus souvent, ce sont des opposants à cette technologie qui sont dans la salle. J’écoute, j’explique, je prends le temps de discuter durant des heures… C’est toujours très intense». Parfait bilingue français – suisse allemand, l’homme de Swisscom affectionne ces débats. «J’apprécie les gens et ces contacts, j’aime ces discussions souvent passionnées dans lesquelles j’expose tous nos arguments rationnels.»

Alors ne dites pas à Christian Neuhaus qu’il est, pour reprendre le titre de notre série, un «avocat du diable». «La 5G est inoffensive, c’est un fait. Bien sûr, je suis la voix de Swisscom. Mais c’est aussi mon opinion personnelle. Jamais je ne pourrais défendre une technologie en laquelle je ne crois pas. Je me documente, je lis des articles spécialisés, je discute avec des collègues scientifiques… Les valeurs limite sont restées inchangées depuis plus de vingt ans et la 5G utilise les mêmes fréquences que la 3G et la 4G. Leur nocivité n’a jamais été prouvée.»

Salle chauffée à blanc

Mais ces arguments rationnels ne font pas toujours mouche. Loin de là. «Si, à la fin de la soirée, deux ou trois opposants me disent «c’est intéressant ce que vous avez dit, on va réfléchir», je me dis que c’est déjà ça de gagné», sourit Christian Neuhaus. Mais parfois, la partie est impossible à gagner. «J’avais été invité, avec notre responsable technique, à une soirée organisée par le Festival du film vert, à Fribourg, se rappelle-t-il. Il y avait d’abord eu la projection d’un film d’une heure et demie accusant les opérateurs télécoms de tous les maux, ce qui avait chauffé à blanc la salle. Je m’étais alors dit que le débat qui allait suivre allait être compliqué. Et j’avais vu juste: la discussion avait été presque impossible avec une assistance qui nous balançait des arguments plus irrationnels les uns que les autres. C’était une soirée disons… spéciale.»

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Au fil des rencontres, Christian Neuhaus a appris à appréhender son public. «Il y a ces événements organisés non pas par des habitants inquiets de l’implantation d’antennes 5G, mais par les mouvements anti-5G eux-mêmes: là, le dialogue est quasi impossible. J’ai face à moi des pseudo-spécialistes qui ne cherchent qu’à vendre leurs livres ou leurs patchs anti-5G et qui gagnent de l’argent en analysant, pour plusieurs centaines de francs, les ondes à votre domicile.»

«Bulles de théories complotistes»

Le porte-parole de Swisscom se retrouve aussi face à des adeptes des théories du complot. «Quand ils vous disent, à chaque phrase, que l’Organisation mondiale de la santé ou l’Office fédéral de l’environnement sont tous vendus, il est très difficile de leur faire entrevoir autre chose.» Mais presque toujours, il y a débat, poursuit Christian Neuhaus. «Même si le sujet est très émotionnel – ce qu’il ne devrait pas être –, les discussions sont le plus souvent courtoises, sans agressivité. Mais ce n’est jamais facile. Je reviens aux réseaux sociaux: je me rends compte du nombre élevé de personnes vivant dans des bulles de théories complotistes et se nourrissant de cela. C’est inquiétant.»

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Depuis bientôt vingt-six ans au service de Swisscom – il y avait commencé sa carrière au sein du service des abonnements de PTT Télécom à Fribourg –, Christian Neuhaus ne se contente pas de rencontrer politiciens et simples citoyens. Il passe aussi du temps avec les employés des magasins de l’opérateur. «Ce sont eux qui sont en première ligne pour répondre aux questions des clients. Je m’assure qu’ils disposent de la plus vaste palette de réponses à leurs interrogations.» Depuis juillet, le porte-parole peut aussi s’appuyer sur une plateforme de communication mise sur pied par les opérateurs, chance5G.ch, pour défendre cette technologie.

Quel usage fait Christian Neuhaus de son téléphone? «J’y suis un peu accro, je l’avoue. Je le consulte régulièrement, même lors de courses en montagne et de randonnées à ski». Et c’est un smartphone 5G, bien sûr? «Ah non, comme je préfère les iPhone…» Apple ne sortira en effet pas avant cet automne son premier mobile 5G.