C’était il y a vingt ans presque jour pour jour, par une belle journée de printemps, sur les remparts du château de Gruyères. Christian Petit décidait d’accepter le poste offert par Swisscom et de participer ainsi à l’explosion de la téléphonie mobile. Une révolution dont on n’imaginait pas encore l’impact. Depuis l’été passé, il dirige l’entreprise Romande Energie. «Je découvre une industrie en plein bouleversement. Un peu comme les télécoms au tournant du millénaire.» Avec, en plus, le défi du changement climatique et, désormais, celui du coronavirus.

Pour l’heure, aucun risque de pénurie d’électricité, assure-t-il. Le ralentissement de l’économie entraîne même un tassement de la consommation. Comme dans toutes les entreprises, il a fallu réorganiser le travail. «Nous avions un plan mis en place à la suite des épidémies précédentes. On peut bien sûr s’améliorer. Mais nous n’avons pas été pris au dépourvu.»

A plus long terme, se pose la question des effets de la crise sur la transition énergétique. Les indicateurs de pollution sont à la baisse. La preuve qu’il est possible d’influer sur le réchauffement de la planète. «Je reste toutefois un brin sceptique, ajoute Christian Petit. Si la crise environnementale n’est pas un danger moindre que la pandémie, l’échelle de temps est différente. Le sentiment d’urgence qui nous mobilise tous aujourd’hui est plus difficile à créer autour du climat.»

Chez les Ch’tis

A titre personnel, Christian Petit a opéré une mue profonde. «Lorsque j’ai quitté Swisscom en 2017 pour créer une entreprise de conseil en management, j’ai pris le temps de tout remettre à plat. J’ai modifié mes comportements en matière d’alimentation, d’activité physique et de mobilité.» Une cohérence d’autant plus importante qu’il dirige désormais l’un des principaux acteurs de la transition énergétique en Suisse romande. Chaque jour, il fait ainsi les trajets de Lausanne au QG morgien de Romande Energie à vélo ou en voiture électrique.

Ce souci d’être en accord avec lui-même s’ancre dans des valeurs acquises dès l’enfance. La famille Petit appartient à la classe moyenne, elle envoie ses enfants à l’école catholique Sainte-Croix de Neuilly et aux scouts. Mais elle habite Levallois-Perret, qui appartient alors à la ceinture rouge communiste de Paris. Une banlieue industrielle où Citroën produit encore la 2 CV. Puis Lycée Pasteur, préparation au concours d’entrée à l’ESSEC, une des trois grandes écoles de commerce françaises, admission. Bel exploit! «J’ai adoré ces études où j’ai pu me plonger aussi bien dans la philosophie, l’histoire, la géographie que les mathématiques. Je n’ai jamais autant lu.»

Christian Petit choisit ensuite un service militaire civil et passe seize mois dans la filiale allemande d’une petite banque française, à Cologne. Il y apprend l’allemand et les bases du métier. Ce même établissement l’engage ensuite pour son premier emploi. Et c’est ainsi qu’il va passer sept ans en province, chez les Ch’tis, puis dans le Sud-Est. «Ce sont mes clients, des centaines de patrons de PME, qui m’ont fait comprendre l’économie. Le terrain, il n’y a rien de tel.»

La figure de Carsten Schloter

Une aventure passionnante, mais il aspire à autre chose. Ce sera les télécoms. Quand il annonce à son père qu’il va vendre des téléphones mobiles, celui-ci est atterré et décrète que ces gadgets ne se vendront jamais. «Comme quoi il faut suivre ses intuitions et ne pas toujours écouter ses parents!» L’homme qui engage Christian Petit s’est montré particulièrement convaincant. Carsten Schloter, c’est son nom. Le futur et charismatique patron de Swisscom, disparu depuis, travaille alors pour l’entreprise Debitel, et il se noue entre les deux hommes une relation qui va durer vingt ans.

«J’ai eu la chance d’entrer dans un secteur qui démarrait à peine. Je n’ai fait que gérer des équipes qui explosaient en taille.» En France, puis en Suisse, où il va créer le service clients de Swisscom Mobile avant de s’occuper de l’ensemble de la clientèle privée, puis des entreprises. Une carrière jalonnée de rencontres mémorables. Comme celle de Tim Cook, alors numéro deux d’Apple. C’était en 2007 et il fallait le convaincre de miser sur la Suisse pour le lancement de l’iPhone. «Carsten et moi avons pris l’avion pour la Silicon Valley. Et nous avons remporté le morceau.»

Mais, en juillet 2013, le charismatique patron du groupe met fin à ses jours. «J’étais en vacances avec mon fils, je suis rentré en urgence. Il fallait réconforter des collaborateurs pris de stupéfaction. Carsten était très aimé, et l’on perdait notre figure emblématique. Je m’interroge encore: j’étais son plus ancien collaborateur, aurais-je pu poser la question de plus permettant une ouverture? Je ne connaîtrai jamais la réponse.»

Mariage des cultures

Ces années Swisscom consistent aussi en un effort constant de mariage des cultures. Celles d’un grand groupe et de sociétés plus petites. Les télécoms et l’informatique. La Suisse alémanique et la Suisse romande. «Il fallait que je prenne du recul.» Après une parenthèse de dix-huit mois, une activité d’administrateur de sociétés et de conseil aux dirigeants, un livre sur le nouveau leadership encore inachevé, le chemin de Christian Petit croise celui de Romande Energie. Outre son expérience des technologies numériques et de la relation clients, c’est sa vision managériale qui va séduire le conseil d’administration de l’énergéticien vaudois.

«Le capitalisme est en crise. Le changement climatique et la quête de sens au travail nous obligent à trouver un nouvel équilibre. La dimension financière reste importante, mais nous devons développer avec la même volonté les dimensions sociétale et environnementale, en faisant beaucoup plus appel à l’intelligence collective des collaborateurs. Car, au fond, l’économie est d’abord et avant tout une aventure humaine.»


«Le Temps» interrompt ici la publication des portraits des élus du Forum des 100 de 2020. Nous la reprendrons à la fin du mois d’août.


Profil

1963 Naissance à Paris.

1987 Diplômé de l’ESSEC, puis départ pour le service civil en Allemagne.

1993 Entre chez Debitel France, société de services dans la téléphonie mobile.

1999 Recrutement par Swisscom et déménagement à Berne. Devient membre de la DG huit ans plus tard, responsable de la clientèle privée puis des entreprises.

2017 Quitte Swisscom et acquiert la nationalité suisse.


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