Portrait

Christina Kehl, porte-voix des fintechs suisses

Allemande, elle est arrivée à Zurich il y a trois ans et demi et se dit déjà «plus Suisse que les Suisses». Après avoir cofondé la start-up Knip, elle dirige l’association des start-up financières

«Vous voulez le biscuit?» demande Christina Kehl. Puis elle éclate de rire. «Je suis une startupeuse, à force de se débrouiller, on prend l’habitude de faire usage de tout et de ne rien laisser!» Donc pas question de laisser le biscuit qui accompagne son thé au jasmin et qu’elle ne mangera pas.

Le système D à tous les niveaux, cette Allemande de 33 ans née à Wurzbourg connaît. Tout avait pourtant commencé de la façon la plus sérieuse et traditionnelle possible pour la directrice de l’association des start-up suisses de la finance (SFS). Elle se lance dans des études de droit. Mais cela ne la passionne pas vraiment, c’est le moins qu’on puisse dire.

Entrepreneure, une évidence

Etre entrepreneure, pourtant, ça semble aujourd’hui tellement évident. Même si elle ne sait pas trop d’où cela lui vient, entre un père enseignant et une mère employée à l’hôpital. «Aussi loin que je me rappelle, j’ai toujours voulu gérer des projets.» C’est à 19 ans qu’elle se lance: «L’idée était liée à mes propres difficultés à choisir ma voie en commençant mes études, j’ai donc lancé un service pour donner plus d’informations sur les carrières possibles.»

C’était dur, volatil: travailler pour une start-up, se faire licencier, créer un projet, échouer, recommencer

Christina Kehl

Christina Kehl s’occupe d’uni@schools pendant cinq ans, et effectue toujours en parallèle des études de droit. Elle va pratiquement jusqu’au bout d’une thèse sur le droit sportif qui lui empoisonne l’existence. Jusqu’à l’année dernière: il ne lui reste plus que l’examen oral, mais elle décide de ne pas le faire et de clore définitivement ce chapitre. On sent que ça la démange un peu, de ne pas être allée jusqu’au bout, mais pas trop.

Comme une extraterrestre

Entre-temps, elle est allée à Londres, puis à Berlin. Elle se trouve confrontée à la scène des start-up et c’est une révélation. A 25 ans, la jeune Allemande est «fascinée» par ce monde qui l’aspire, avec ses joies et ses déceptions. «C’était dur, volatil: travailler pour une start-up, se faire licencier, créer un projet, échouer, recommencer», décrit-elle.

Dur, mais passionnant aussi. Elle découvre une communauté sur la même longueur d’onde qu’elle, pour la première fois. «Je me suis toujours sentie comme une extraterrestre, vis-à-vis de mes amis ou des autres étudiants, qui ont tous été engagés dans des grandes banques ou entreprises. J’ai aussi postulé pour des emplois, j’ai reçu des propositions, mais à la fin, j’ai toujours décliné, parce que je ne pouvais pas m’imaginer dans un tel cadre.»

Désespoir des parents

Au grand désespoir de ses parents: «Je crois qu’ils n’ont jamais compris pourquoi je ne pouvais pas simplement chercher un job et pourquoi je devais me compliquer la vie en créant une start-up», dit-elle, ajoutant: «Mais c’est le rôle des parents d’accepter, même s’ils ne comprennent pas, non?»

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En 2013, elle atterrit à Zurich et c’est une nouvelle révélation. A sa passion de l’entrepreneuriat s’ajoute celle des montagnes, de la nature, des randonnées que la Suisse peut lui offrir. Christina Kehl ne manque pas de dynamisme, mais pour la pousser ailleurs qu’en Suisse, il faudrait faire un effort. Se trouvant déjà «plus Suisse que les Suisses», elle envisage déjà de demander sa naturalisation.

Passer à autre chose

Elle découvre Zurich en travaillant pour Centralway, une société informatique helvétique pour laquelle elle navigue entre le siège et Berlin. Puis elle rencontre Dennis Just et fonde Knip, une start-up qui propose une application pour gérer les assurances des particuliers. Elle devient rapidement l’une des fintechs les plus en vue du pays.

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Elle y travaille deux ans et demi, puis laisse Dennis Just gérer l’entreprise. «Quand on se consacre à un projet pendant aussi longtemps et avec une telle intensité, passer à autre chose est difficile. Mais quand on enregistre une croissance rapide, l’entreprise change, on a parfois une vision qui diffère», explique-t-elle, tout en restant actionnaire.

«Travail social»

Christina Kehl est encore en train de mettre Knip sur les rails de la croissance lorsqu’elle se rend compte que la fintech suisse a besoin d’une association. La SFS est lancée en 2014 avec une poignée de start-up. L’association en compte aujourd’hui environ une centaine, auxquelles s’ajoutent une cinquantaine de partenaires, en grande partie des entreprises du secteur financier. Elle devient directrice en 2016, ce qu’elle voit un peu comme du «travail social». Elle prend en tous les cas très à cœur son rôle de porte-voix des fintechs suisses: «Les start-up qui se lancent se battent pour survivre, elles ne peuvent pas faire du lobbyisme en même temps, quelqu’un doit le faire pour elles.»

Le poste de directrice de la SFS l’occupe 80% de son temps. Les 20% restants, elle les consacre à sa prochaine start-up, dont le projet est déjà en gestation. Ce sera de l’assurance, ou plutôt, de l’InsurTech, dans le jargon, un domaine qu’elle juge encore sous-investi, contrairement au secteur bancaire. Mais pour l’instant, elle n’en dira pas plus. On est sûr d’une chose: son prochain projet entrepreneurial ne sera pas le dernier.


Bio express

1984 Naissance à Bad Mergentheim en Allemagne

2003 Etudes de droit

2013 Cofondation de Knip

2015 Knip réalise la plus importante levée de fonds d’une fintech suisse

2016 Directrice de l’association des start-up suisses de la finance (SFS), qu’elle a cofondée en 2014

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