Christine Lagarde serait-elle aujourd’hui devant la Cour de justice de la République française si Nicolas Sarkozy était encore le chef de l’Etat? Cette question simple résume à la fois l’enjeu, les zones d’ombre, le contexte et les questions que les magistrats de cette juridiction compétente pour juger les membres du gouvernement présumés responsables de délits durant l’exercice de leurs fonctions (trois juges de la Cour de cassation, six députés et six sénateurs) poseront, jusqu’au 20 décembre, à la directrice générale du Fonds monétaire international (FMI).

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Impossible, en effet, de dissocier les accusations de «négligence dans le détournement de fonds publics» portées contre l’ancienne ministre française des finances (juin 2007-juin 2011) sans avoir en tête les autres protagonistes de l’interminable affaire de l’arbitrage favorable concédé en juillet 2008 à l’entrepreneur et lui-même ancien ministre (1992-1993) Bernard Tapie. Avec, à la clef, le versement à ce dernier d’environ 400 millions d’euros de compensation, décision par la suite cassée par la justice en février 2015.

Nicolas Sarkozy, la part d'ombre dans cette affaire

Nicolas Sarkozy d’abord, chef de l’Etat élu en 2007, protégé par l’immunité pour les faits commis durant son quinquennat présidentiel. L’enquête des juges d’instruction Serge Tournaire, Guillaume Daïeff et Claire Thépaut a démontré que l’homme d’affaires jadis proche de François Mitterrand avait, entre 2007 et 2012, bénéficié d’un accès fréquent à l’Elysée, soit pour y rencontrer le président, soit pour y voir son très proche collaborateur Claude Guéant (d’abord secrétaire général de l’Elysée, puis ministre de l’intérieur).

De la part de Bernard Tapie, redoutable négociateur toujours capable des plus dramatiques pirouettes, cet activisme n’est pas étonnant car l’homme d’affaires, en guerre avec la banque Crédit Lyonnais (aujourd’hui LCL) depuis 1994 n’a jamais lâché prise, multipliant les recours judiciaires. Mais quid des intentions présidentielles? Pourquoi avoir accordé tant d’attention à ce dossier? Cette première part d’ombre sera, de loin, la plus difficile à élucider même si l’on sait que Bernard Tapie s’est, à l’époque, beaucoup rapproché politiquement de Nicolas Sarkozy.

Bernard Tapie, au centre de tout...

Bernard Tapie ensuite. Car tout, bien sûr, tourne autour de ce personnage central de la vie politique hexagonale depuis… son irruption sur la scène publique avec son émission de télévision «Ambitions» diffusée en 1986.

... et Christine Lagarde, aux antipodes du monde du socialiste

Rappelons un instant le casting. D’un côté, Christine Lagarde, avocate bardée d’expérience dans le domaine des affaires internationales, ancienne patronne du cabinet Baker-Mc Kenzie qu’elle a présidé de 1999 à 2005, date de son entrée en politique française. Personnalité de grande classe internationale, pianiste émérite, ancienne gymnaste de haut niveau, Christine Lagarde est en théorie à des années-lumière du monde de Bernard Tapie, bagarreur en diable et doté d’une exceptionnelle audace d’affairiste. Le choc des personnalités ne peut pas être plus extrême.

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Rappelons aussi qu’en juin 2007, lorsqu’elle accède au ministère de l’économie et des finances en remplacement du centriste Jean-Louis Borloo, Christine Lagarde n’est pas bien préparée. Son précédent portefeuille a été celui de l’agriculture, après avoir sous le quinquennat de Jacques Chirac été en charge du commerce extérieur. Cette juriste qui a raté le concours de l’ENA est alors toujours perçue en France comme une personnalité extérieure. Elle hésite sur la crise des «subprimes» et ne fait, au début, pas très grosse impression lors des réunions de l’Eurogroupe à Bruxelles.

En résumé? D’une part un homme d’affaires ayant réussi à séduire François Mitterrand pour abattre Michel Rocard, passé par la case prison pour avoir corrompu des matches de foot, roué aux magouilles hexagonales, survivant des alternances politiques. De l’autre une personnalité issue de la société civile, plus habituée à gérer les dossiers juridiques des multinationales qu’à plonger dans les méandres du droit pénal et de la haute fonction publique française. Le match est inégal.

Le Crédit Lyonnais, troisième acteur

Poursuivons l’inventaire par une troisième personnalité: la banque Crédit Lyonnais. Car dans le cas de cet établissement rebaptisé LCL en 2005, les draps de la République sont sacrément douteux. L’affaire Tapie pour laquelle Christine Lagarde se retrouve devant la Cour de justice de la République remonte à 1992-1994, lorsque l’établissement qui avait financé l’homme d’affaires casse le mémorandum qui les lie et pousse le groupe Bernard Tapie à la faillite après avoir obligé ce dernier à se séparer d’Adidas pour environ deux milliards de francs. Le même Crédit Lyonnais empochera ensuite une jolie plus-value de près de deux milliards de francs lors de l’introduction en bourse d’Adidas par son acquéreur, l’homme d’affaires Robert-Louis Dreyfus.

Or les années 1993-2000 sont pour le Lyonnais les pires de son histoire. La banque, devenue majoritairement publique après sa nationalisation par la gauche en 1982, s’est lancée dans une course au gigantisme qui l’a mis au bord du dépôt de bilan dans les années 80. Son président de l’époque, Jean-Yves Haberer (1988-1993) personnifie les excès de la finance de cette décennie. Celui qui le remplace en 1993, Jean Peyrelevade, haut fonctionnaire très proche du Parti socialiste et de Michel Rocard, déteste Bernard Tapie qui a infligé une défaite cinglante à son mentor politique avec sa liste «Energie Radicale» (incluant des personnalités telles que Noël Mamère ou Christiane Taubira) aux élections européennes de juin 1994, en talonnant la liste socialiste (12% contre 14%).

On comprend bien que derrière cette affaire franco-française se règlent quantité de comptes personnels et politiques. Un bourbier bien trop profond pour que Christine Lagarde, nouvelle venue, puisse espérer tirer les choses au clair lorsqu’elle doit approuver l’arbitrage favorable à Bernard Tapie quatre mois après son arrivée au ministère des finances, alors que la faillite de Lehman Brothers (effective en septembre 2008) menace le système financier international. Pas sûr que la Cour de justice de la République, en moins de deux semaines d’audience, parvienne à son tour à en démêler tous les fils…