«Les femmes sont comme des sachets de thé, elles révèlent leur force quand on les plonge dans l’eau.» Christine Lagarde, qui avait lancé cette boutade à une télévision américaine, n’a pas peur des eaux pas tout à fait salubres de l’économie mondiale, toujours dans la tempête. Candidate incontestée, elle a été reconduite pour un deuxième mandat de directrice du Fonds monétaire international (FMI) qui commencera en juillet prochain.

Candidate incontestable, aussi. Personne n’a osé suggérer un autre candidat que la Française de 60 ans. Le Forum économique de Davos (WEF), en janvier dernier, avait déjà été l’occasion d’un plébiscite. Christine Lagarde fait un «travail superbe», a déclaré Joe Biden, le vice-président américain, se lançant dans un éloge presque embarrassant.

La patronne du FMI n’a pas à pâlir de son bilan. Elle a redonné du crédit à une institution attaquée de tous côtés dans un contexte extrêmement agité pour l’économie mondiale. «Elle a réussi à naviguer dans ces eaux troubles en réorientant le FMI, admettant ses erreurs passées, comme celle d’avoir sous-estimé les effets de l’austérité sur la croissance, sans trop se désavouer», explique le professeur d’économie Charles Wyplosz. C’est elle aussi qui a amené au cœur des débats les questions du réchauffement climatique, du creusement des inégalités, donnant une dimension moins dure à l’institution.

Un geste politique, plus qu’autre chose. Car Christine Lagarde n’est pas une économiste, contrairement à ses prédécesseurs, c’est une juriste et une femme politique. Elle n’a jamais essayé de bluffer. «Elle faisait partie de ces ministres des Finances qui, très humblement, ne prétendaient pas tout comprendre mais qui s’appuyaient sur une très bonne équipe», souligne Charles Wyplosz. Même si elle dit avoir «mangé du dossier» au cours des six mois qui ont précédé son entrée en fonction à Washington parce qu’elle voulait comprendre l’essentiel, elle s’appuie aussi sur une équipe de haut niveau au FMI.

L’ancienne avocate d’affaires avait aussi plaidé sa cause en haut lieu. «Elle est très habile, d’une grande finesse politique, elle passe beaucoup de temps à convaincre les personnes qui comptent», décrypte Charles Wyplosz qui l’a rencontrée lorsqu’elle était la ministre française des Finances. «Elle donne l’impression d’écouter sincèrement ce qu’on lui dit, elle se montre enthousiaste, et avec tout le monde.» Surtout, «son charisme est stupéfiant», poursuit l’économiste, qui avoue: «On a envie de devenir son meilleur ami.»

Meilleur ami. Ou de suivre son modèle. D’une élégance et d’une classe sans faille – Le Monde avait réalisé un dossier sur les tenues de cette adepte de Chanel au fil des années –, Christine Lagarde inspire et le sait. «Je mesure l’admiration et la reconnaissance que je peux susciter, surtout chez les femmes. C’est aussi une responsabilité supplémentaire […]: Vous n’avez pas le droit de décevoir», explique-t-elle à l’édition française de Vanity Fair, qui la nomme en 2014 Française la plus influente du monde. La question de l’égalité des sexes lui tient à cœur. Jusqu’à se faire des ennemis dans son propre camp, citant des qualités féminines, à la limite du cliché. La faillite de Lehman Brothers, en septembre 2008, n’aurait pas eu lieu, dit-elle, si la banque s’était appelée Lehman Sisters.

Brillante, mais sportive, aussi. La métaphore du sachet de thé dans l’eau, ce n’est pas anodin. A 15 ans, Christine Lagarde devient vice-championne de France de natation synchronisée. Elle continue de nager régulièrement, tous les jours si elle le peut. Par exemple, dans la piscine sur le toit de son immeuble à Washington. Debout, tous les jours, à 6h, cette mère de deux fils, dont l’un est en France, l’autre aux Etats-Unis, ne boit pas, mange léger – surtout pas viande rouge –, mais s’assure toujours d’avoir du chocolat avec elle, quitte à le partager avec ses interlocuteurs.

Un parcours sans tache? A première vue. Après des études en France – Institut d’Etudes politique d’Aix-en-France et Paris-X Nanterre –, elle entre chez Baker & McKenzie. Avocate d’affaires, œuvrant à Chicago, elle grimpe jusqu’au sommet de la hiérarchie: associée, puis présidente du cabinet. Elle retourne en France pour entrer au gouvernement: ministère du commerce extérieur, puis de l’Economie et des Finances. Qu’elle quitte en 2011 pour remplacer Dominique Strauss-Kahn, alors directeur du FMI, emporté par le scandale du Sofitel.

Quelques rares accrocs jalonnent le parcours. Avocate, habituée à «appeler un chat un chat», elle s’attire les foudres de ses collègues lorsqu’elle torpille involontairement la communication de l’Elysée, admettant qu’un plan de rigueur est en préparation, alors que le gouvernement cherche à noyer le poisson. Cela, et la suggestion aux Français de faire du vélo face à la hausse des prix du pétrole, lui vaut le surnom de «Christine Lagaffe». Un sobriquet rapidement oublié tant ces erreurs de jeunesse ont rapidement été surmontées.

Plus délicat, elle est mise en examen en août 2014 pour négligence dans l’utilisation des fonds publics. Cela concerne son rôle dans la mise en place d’un arbitrage privée entre le Crédit Lyonnais et Bernard Tapie, ce dernier en ayant obtenu 405 millions d’euros liés à la vente d’Adidas. Elle attend toujours d’être blanchie. On l’a dit agacée: «J’ai une tête à être copine avec Bernard Tapie?», lance-t-elle aux médias français. Et même blessée, alors qu’elle considère avoir «toujours agi dans cette affaire dans l’intérêt de l’Etat et dans le respect de la loi».

Première femme à la tête du FMI… La Française, qui a grandi au Havre, ouvre la voie dans beaucoup de domaines: première femme à la tête de Baker & Mackenzie, à diriger un ministère des Finances en France et, ainsi, à entrer dans le cercle des grands argentiers du G8.

Et, un jour, première femme présidente française? Elle s’est toujours bien gardée de répondre à la question. Ce ne sera en tous les cas pas en 2017. Mais ensuite? Elle ne le sait probablement même pas, si l’on écoute son compagnon, l’entrepreneur marseillais, Xavier Giocanti: «Personne ne veut le croire mais Christine n’a aucun agenda, zéro planification: quand elle a bougé, c’était toujours à la demande des autres.» Reste donc à voir si quelqu’un l’invite à faire ce plongeon-là aussi.


Profil

1956 Naissance à Paris

1981 Rejoint Baker & McKenzie après un diplôme de l’Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence, puis de Paris X – Nanterre

Octobre 1999 Présidente de Baker & McKenzie

Juin 2007 Ministre française des Finances

Juillet 2011 Devient directrice du FMI

Février 2016 Reconduction de son mandat à la tête du FMI pour cinq ans