«La décision était difficile car les intérêts de la société et ceux des actionnaires sont souvent divergents. Nous avons finalement renoncé à retirer Ems-Chemie de la cote boursière, même si cette solution aurait été plus intéressante pour l'actionnaire principal. Au contraire, nous avons préféré ouvrir le capital de la société à un cercle plus large d'investisseurs», a expliqué son patron Christoph Blocher mercredi à Zurich-Oerlikon. Et pour souligner le poids ses arguments: «Mes enfants étaient plutôt favorables à un retrait de la cote (going private) mais ils sont encore jeunes et ne se doutent pas de ce qui pourrait advenir d'ici une vingtaine d'années», n'a pas manqué de justifier l'influent milliardaire et homme politique zurichois, âgé de 63 ans. Très attendue par la communauté financière, la décision a été accueillie favorablement par le marché. Si le cash-flow généré par la société suffit à financer sa croissance interne, l'ouverture du capital doit procurer une marge de manoeuvre financière accrue. Magdalena Martullo-Blocher – vice-présidente du conseil d'administration et fille du tribun – n'a pas caché que le recentrage stratégique renforcé de la société sur les matériaux polymères impliquait des acquisitions et des participations stratégiques ciblées.

Une action délaissée

Face aux critiques persistantes sur la liquidité insuffisante des actions Ems-Chemie, Christoph Blocher avait promis de prendre une décision avant la fin de 2002. Active dans les matériaux polymères, la chimie fine et l'ingénierie, Ems-Chemie emploie quelque 3000 personnes et affiche une valeur boursière de 2,8 milliards de francs. Mais le flottant – soit la part des titres échangés en Bourse – ne dépasse pas 28% du capital puisque le solde (72% du capital et 87% des droits de vote) est contrôlé par Christoph Blocher. «Compte tenu de ce faible volume, les actions ne peuvent pas être vendues ni achetées par lots importants sans perturber les cours. Ce qui a d'ailleurs déjà valu au titre Ems-Chemie d'être exclu de l'indice SMI. L'action Ems se trouve donc délaissée par les caisses de pension et les fonds de placement mais aussi par les analystes financiers», a rappelé de son côté Markus Blocher, le fils du patron (un ingénieur chimiste aguerri aux méthodes McKinsey) qui dirige la simplification de la structure du capital de la société grisonne.

La première étape de l'ouverture du capital d'Ems visera à créer une action nominative unique dépourvue de clause d'agrément (limitation des droits de vote des autres actionnaires). Par cette opération, prévue pour la mi-août 2003, Christoph Blocher s'aligne sur le principe de démocratie actionnariale «une action, une voix». Préalablement, une mesure d'allégement prévoit de fractionner (splitting) les actions Ems (dans un rapport de 1:50 pour les actions au porteur et de 1:10 pour les nominatives). Christoph Blocher entend ainsi réduire sa participation dans le capital jusqu'à un seuil de 50,1% par le biais d'une procédure de placement présentée comme «innovante» et qui devrait prendre place à partir de l'été 2003. Christoph Blocher n'a pas exclu pourtant de voir sa participation dans Ems descendre en dessous du seuil de 50% si la croissance de la société devait l'exiger.

«Ces mesures auraient dû être prises plus tôt. Je ne pense pas que le placement de titres pourra se dérouler cette année. Les perspectives attendues par la société ne permettent pas de tabler sur un redressement substantiel du cours sur cet horizon», estime Beat Alpiger, spécialiste du secteur auprès de la Banque Julius Bär à Zurich. Car Christoph Blocher n'a pas caché qu'il était peu enclin à vendre les actions Ems à leur prix actuel (5120 francs au cours de la veille). Enfin, l'entrepreneur zurichois persiste à revendiquer un siège au conseil d'administration de Lonza dont il détient 11% du capital.