Dans l'impressionnante croissance américaine de ces dernières années, en particulier dans le domaine des nouvelles technologies, les spécialistes étrangers jouent un rôle déterminant. Les universités américaines peinent en effet à satisfaire la demande intérieure. Selon le US Department of Education, il n'y eut par exemple que 24 000 diplômés (undergraduate) en informatique et 62 000 en ingénierie en 1996. En 1998, seuls 200 doctorats en informatique ont été décernés, alors que dans l'Etat du Maryland uniquement, 2000 nouveaux avocats ont été acceptés au barreau.

Confrontées au manque de main-d'œuvre qualifiée, les entreprises de haute technologie – celles de la côte Ouest étant particulièrement actives – ont entrepris depuis plusieurs années un intense lobbying politique à Washington. Divers députés ont repris ce thème dans des interpellations, par exemple la représentante Zoe Lofgren (démocrate, San José), qui propose de créer une nouvelle catégorie de visa autorisant un nombre illimité d'étrangers à travailler jusqu'à cinq ans aux Etats-Unis, pour autant qu'ils soient diplômés d'une université américaine.

Les discussions les plus vives concernent cependant le quota annuel de visas H-1B, ces visas d'une validité maximale de six ans pour non-immigrants qualifiés. Avec l'«American Competitiveness in the Twenty-first Century Act of 2000» d'octobre dernier, le président Clinton donne un signal clair en augmentant ce quota à 195 000, alors qu'il n'était que de 65 000 en 1998 et 115 000 en 1999. Evidemment accueillie avec satisfaction par les entreprises américaines, cette mesure suscite aussi des critiques, qui méritent d'être examinées à la lumière des chiffres disponibles:

Les entreprises préfèrent les étrangers avec un visa H-1B aux Américains, car ils acceptent des salaires inférieurs: en 1998, le salaire moyen d'un H-1B était de 47 000 dollars, contre 53 400 dollars pour un programmeur et 54 110 dollars pour un analyste système;

Les entreprises préfèrent les étrangers avec un visa H-1B aux Américains, car ils changent moins souvent d'employeur (cette dernière affirmation est à mettre en relation avec des taux annuels de rotation du personnel approchant 50% dans certains secteurs): si le visa H-1B est lié à l'employeur, comme le permis B en Suisse, près des deux tiers des bénéficiaires de ce type de visa entreprennent cependant les démarches pour obtenir la carte verte (permis d'établissement);

La disponibilité des visas H-1B n'encourage pas les entreprises à engager des minorités, dont le pourcentage dans les secteurs science, ingénierie et technologie, par rapport à leur part de la population active, est de 19% contre 46% pour les femmes, 5,5% contre 14% pour les handicapés, 3% contre 10-11% pour les Noirs ou les Hispaniques;

Ce type de visa vide les pays moins développés de leurs meilleurs éléments: en 1999, 46% des H1-B ont été octroyés à des Indiens et 10% à des Chinois;

Les spécialistes étrangers sont souvent les premières victimes lors d'une crise, puisqu'en cas de licenciement et selon une règle semble-t-il non écrite mais largement suivie, ils doivent quitter le pays s'ils ne trouvent pas un nouveau travail dans les dix jours.

Cela dit, il n'en reste pas moins que les «cerveaux d'ailleurs» représentent un apport inestimable à la recherche américaine.

C'est pour reconnaître cette réalité, mais aussi libérer de cette façon des milliers de visas pour l'industrie, que certains proposent de modifier la loi en sortant du contingent H-1B les chercheurs étrangers travaillant pour le gouvernement, des institutions académiques ou des organisations à but non lucratif.

* Conseiller scientifique et technologique, San Francisco.