Le grand pays qui menace aujourd'hui de déclencher un déluge de feu sur l'Irak est aussi le seul à pouvoir financer ses dépenses militaires et son train de vie en créant sa propre monnaie, car l'étranger l'accepte et la garde en réserve, sans égard à son taux d'intérêt ou à son risque de baisse.

Ce privilège s'appelle en termes techniques le seigneuriage monétaire, que le général de Gaulle (encore lui!) avait dénoncé à l'époque de la guerre du Vietnam.

Comme nombre de seigneurs médiévaux ou les rois de France autrefois, l'Amérique vit au-dessus de ses moyens. Le cas des entreprises et des particuliers est bien connu, mais parlons ici de l'Etat fédéral. La discipline des années 1990 a été vite oubliée, et George W. Bush a creusé le déficit au nom de la relance.

Ce dernier va dépasser 330 milliards de dollars ou plus de 3% du PIB cette année, sans compter l'Irak. Une guerre éclair coûterait au minimum 50 milliards, et l'occupation militaire au moins autant chaque année. La guerre du Golfe avait coûté au total 80 milliards, que les alliés avaient payés à 90%. Mais Royaume-Uni mis à part, aucun Etat ne contribuera cette fois, ni par l'envoi de troupes ni par des transferts financiers. Heureusement, il reste les investisseurs, qui achètent si volontiers des actifs américains et compensent ainsi les déficits. Inutile cependant de compter sur la vieille Europe, pourtant si riche: la crise des marchés financiers l'incite à garder son épargne chez elle. Les institutionnels ont rapatrié leurs placements et le marché des fusions acquisitions d'entreprises est gelé.

Mais en Asie, les autorités suivent une politique inverse. La Chine qui accumule des excédents commerciaux record envers les Etats-Unis maintient un taux de change artificiellement bas; sa banque centrale accumule ainsi les réserves. Les autres pays de la région font de même, ne voulant pas voir leur propre monnaie s'apprécier. En 2002, 66 milliards de dollars par an environ se sont engloutis dans les réserves des banques centrales asiatiques. Et cela sans compter le Japon, où les institutionnels participent aussi au jeu. Au total, ce sont plus de 100 milliards par an qui sont avancés par Tokyo à Washington.

C'est l'Asie qui paiera indirectement la solde des GI's, si elle veut contrôler ses taux de change et laisser l'euro (et le franc suisse) s'apprécier contre le dollar. Mais plus les déficits américains se creuseront et plus le jeu deviendra dangereux. A trop prêter aux seigneurs, les Médicis et les Necker se sont ruinés.