Depuis un certain temps, il est de bon ton de demander la privatisation de toute institution publique avec laquelle on n'est pas satisfait. Comme si, avec la privatisation, les insuffisances et les inefficacités allaient disparaître. Il est alors étonnant qu'on n'ait pas encore réclamé la privatisation de l'université. A moins qu'on ne la croie dans un état si mauvais, si désespéré, que rien ne pourrait la sauver. Ou que l'on soit convaincu, au contraire, que la situation n'est pas si mauvaise. Ou, encore, que l'on ait commencé à comprendre que le secteur privé n'est pas toujours si efficace.

Nous penchons vers cette dernière explication. D'un côté, la performance de l'université est loin d'être catastrophique. Elle est même tout à fait remarquable. Elle augmente depuis des années sa «production» – en termes de diplômes décernés aussi bien que de projets de recherche réalisés – et cela avec un budget stagnant, voire en diminution. Il n'est pas vrai que l'on gaspille de l'argent; tout au contraire, on arrive à faire un maximum avec un minimum. Cela grâce à des collaborateurs extrêmement dévoués.

En effet, où trouve-t-on ailleurs des gens qui n'ont pas eu d'augmentation depuis des années, et qui n'en réclament pas, qui ont même parfois subi des baisses de salaire – sans se révolter – et qui travaillent un plus grand nombre d'heures que la plupart de leurs homologues en entreprise. Et à tous les niveaux: le staff administratif et technique travaille en moyenne 42 heures, les professeurs 55 heures, et ceux qui ont des fonctions de responsabilité, rectorat et décanat, souvent 70 heures et plus. Et ce n'est pas que la durée du travail qui compte, mais ce qu'on y fait! Un exemple: en HEC, deux informaticiens assurent, à la satisfaction des utilisateurs, la maintenance de 550 ordinateurs; dans une entreprise, il en faudrait onze. Nos procédures sont longues et compliquées, mais elles garantissent un fonctionnement à peu près correct, où les développements irréfléchis et les scandales sont rares. Ce qui ne veut pas dire qu'il y a stagnation, loin de là! Nous avons introduit de nouveaux programmes d'études, de nouvelles approches pédagogiques, et des collaborations avec des partenaires romands; d'autres projets sont en discussion.

D'un autre côté, le mépris que l'on rencontre souvent dans le secteur privé à l'égard du secteur public nous paraît être une tactique pour détourner l'attention de la situation du premier. En effet, c'est ici qu'on voit des décisions stratégiques impliquant des milliards et qui sont accompagnées de mesures de sauvetage qui coûtent leur emploi à des centaines, voire des milliers de personnes; c'est bien dans le privé qu'on réduit les heures de travail et l'âge de la retraite et augmente les revenus des dirigeants sans se soucier de leur rendement, que l'on prétend faire de bons résultats en truquant les comptes. Il n'est donc pas vrai que «private is beautiful». Il ne l'est que potentiellement. Pas plus que «public is awful». Ne nous laissons pas aveugler par des stéréotypes; ni d'ailleurs par des idéologies. Une université privée n'est pas incompatible avec la liberté académique, une position neutre et désintéressée et un regard critique sur la société; mais elle ne garantit pas non plus une meilleure utilisation des ressources et une plus grande efficacité dans son fonctionnement.

* Professeur, HEC-Lausanne