La planète a une population de 6 milliards d'habitants. Beaucoup de pays comptent un taux élevé de chômeurs. Et pourtant les ressources humaines sont la denrée la plus rare et donc la plus précieuse, autant pour les entreprises que pour les pays. Le monde des affaires, mais aussi celui de l'administration, demande des compétences de plus en plus sophistiquées. Cela est dû en partie à l'évolution rapide des technologies et aux défis que posent leurs applications dans de nombreux domaines: le e-business n'en étant qu'un exemple.

La concurrence acharnée que se livrent les entreprises sur les marchés globaux, ainsi que les fusions et acquisitions surtout entre différentes cultures, demandent des capacités exceptionnelles de gestion. Pour réussir, l'argent et la technologie ne suffisent pas, l'élément essentiel est le «savoir-faire». Ainsi que le disait Machiavel: «L'or ne produit pas toujours de bons soldats, mais de bons soldats produisent toujours de l'or.» DaimlerChrysler a beaucoup d'or, mais les soldats teutons qu'il déploie pour gérer son empire mondial, comprenant les Etats-Unis, le Japon, la Corée, manquent d'expérience et de talent pour réussir.

C'est dans ce contexte qu'un des endroits les plus intéressants au monde, aujourd'hui, est Bangalore en Inde. La performance économique indienne a été très décevante depuis l'indépendance du pays, en 1947. L'Inde partage avec le Brésil la distinction douteuse d'être le pays «de l'éternel potentiel». Comment, se fait-il, se demande-t-on depuis des décennies, qu'un pays qui produit de si grands esprits dans de si nombreux domaines – sciences et technologies, sciences sociales, lettres, philosophie, musique – ait pataugé si longtemps dans une telle médiocrité économique?

En fait, depuis le programme de réformes et de libéralisation instauré par le premier ministre Rao il y a dix ans, la croissance économique indienne a nettement décollé. Mais le plus remarquable est la percée fulgurante de l'Inde dans les technologies d'information. Le chiffre d'affaires de l'industrie indienne des technologies d'information est passé de 2 milliards de dollars en 1995 à 12 milliards de dollars en 2000 et les prévisions pour 2008 sont de 140 milliards de dollars! L'épicentre de cette révolution, de ce qui sera peut-être le «miracle» indien – succédant ainsi aux différents miracles économiques des pays d'Asie orientale – est Bangalore. Avec ses instituts de formation et de recherche de première qualité (tel que le Indian Institute of Management Bangalore – IIMB), de nombreuses start-up créées par des Indiens venus de tout le pays, ainsi que d'autres revenant des Etats-Unis où ils ont fait leur première fortune, et le nombre croissant de filiales d'entreprises étrangères de logiciel, Bangalore devient l'un des principaux centres mondiaux de la révolution technologique de l'information et de la communication. Parmi les visiteurs récents cherchant à «recruter» les talents locaux, on peut citer l'ex-président Clinton, le chancelier Schröder, le premier ministre Mori.

Les Indiens sont très demandés parmi les entreprises multinationales pour leurs connaissances technologiques, mais aussi pour leurs talents de gestion. Avec l'extrême hétérogénéité qui caractérise ce pays, les Indiens doivent forcément apprécier la complexité des relations multiculturelles. Rajat Gupta, le PDG de la grande société multinationale de conseil McKinsey, en est une illustration.

Du fait de la concurrence de plus en plus aiguë entre entreprises face aux pressions intenses de la globalisation et de la révolution des technologies d'information, la «bataille des cerveaux» deviendra de plus en plus intense. L'Inde, Bangalore en particulier, mais aussi d'autres centres de compétences qui se développent rapidement, tel que Hyderabad, sera le plus grand champ de bataille. Cela est certain. En même temps, la question fondamentale à se poser en ce début de 21e siècle est de savoir si l'Inde restera essentiellement un producteur de cerveaux, ou si elle deviendra aussi un consommateur, créant ses propres entreprises multinationales et ses empires mondiaux.

* Professeur de politique économique internationale à l'IMD (International Institute for Management Development)