Il y a très peu de temps encore, les entreprises recherchaient désespérément des talents de haut niveau. Elles lançaient des sites Web et des campagnes de publicité agressives afin d'attirer les candidats les plus brillants. Elles s'apitoyaient sur leurs difficultés à retenir ces gens, se lamentaient sur la disparition de la loyauté et se plaignaient des salaires astronomiques qu'elles devaient verser afin de séduire ces perles rares. Aujourd'hui, le balancier repart en un mouvement inverse. Avec le ralentissement de l'économie, la rétention de personnel n'est plus une préoccupation majeure. Les gens craignent de perdre leur job, et les entreprises ont repris les commandes du navire.

La presse annonce quotidiennement des licenciements. Licenciements accueillis favorablement par la communauté des investisseurs, avec pour corollaire que le prix des actions repart à la hausse. Apparemment, les analystes financiers pensent qu'il existe une corrélation entre licenciements et productivité. Dans les faits, la recherche n'a jamais réussi à prouver une telle connexion. En revanche, il a été démontré que de nombreuses entreprises réduisent leurs effectifs en réponse aux pressions du plus grand nombre ou afin de donner du tonus au prix de leurs titres. Ces décisions sont souvent prises dans l'urgence, sans considération aucune pour la stratégie globale et pour leurs conséquences involontaires. Ces entreprises-là tendent à connaître de gros problèmes à long terme.

Parfois baptisée «approche de la grenade à main», cette politique conduit fréquemment à se débarrasser justement des personnes qui sont les plus nécessaires à la survie de l'entreprise. Ceux qui ont la possibilité de partir n'hésitent pas, et ne restent plus que ceux qui n'ont pas d'autre choix. D'autre part, ceux qui partent réapparaissent le plus souvent en tant que consultants, à des tarifs prohibitifs.

Et même si certains maillons faibles ou «bois mort» se retrouvent dans la charrette de départ, les personnes qui restent deviendront moins productives et accompliront des performances médiocres, submergées par la peur et par un sentiment de culpabilité lié au syndrome du survivant. Les survivants sont inquiets, se demandent qui sera la prochaine proie et sont prêts à saisir toute occasion de quitter le bateau. Les entreprises tendent également à réduire les coûts dans les postes essentiels à leur survie dans la société du savoir: les ressources humaines et les systèmes informatiques. Voilà comment les entreprises détruisent leur compétitivité à long terme.

Plutôt que de succomber à ces formes d'anorexie et de boulimie, à ces cycles de bombance et de purge, il est temps que les entreprises commencent un régime sain, c'est-à-dire déploient leurs ressources humaines de manière efficace. Plutôt que tendre à la minceur et à l'avarice, elles devraient reconsidérer leur stratégie à long terme, ainsi que la manière dont elles utilisent leurs ressources. Il ne s'agit pas de mourir de faim, mais de travailler plus intelligemment. Une récente étude a démontré que, chez les athlètes féminines de pointe, l'excès de diète et d'exercice peut fragiliser la masse osseuse et provoquer la stérilité. Les entreprises qui apprennent à utiliser efficacement leurs ressources humaines se préserveront de cette psychose économique de type maniaco-dépressif et assureront leur santé et leur longévité. Ceci signifie développer une main-d'œuvre compétente et motivée, avec pour conséquence que le savoir demeure au sein de l'entreprise au lieu de s'échapper par tous ses pores.

* Professeur de ressources humaines, HEC, Université de Genève.