Depuis quelques semaines, les Bourses s'affolent. La grande chute du cours des actions, qui a débuté à la fin de l'année 2000, constituait jusqu'à présent le dégonflement de la bulle et des illusions créées par la vogue de la nouvelle économie. Depuis quelques mois, les experts financiers estimaient que la correction était achevée et les prévisionnistes annonçaient une reprise économique généralisée qui allait mettre un terme à la dégringolade. Ce n'est pas du tout ce à quoi on assiste. Certains jours les baisses sont spectaculaires, et d'autres une vigoureuse reprise se produit. Pourquoi ce parcours en dents de scie, et quels peuvent en être les effets? En un mot, la panique est devenue la règle, et si la situation se prolonge, la reprise économique déjà amorcée risque bien de céder la place à une rechute inquiétante. Les commentateurs boursiers expliquent ces mouvements par deux séries d'événements: les suites de l'affaire Enron et l'incertitude sur la reprise.

L'affaire Enron est évidemment inquiétante. Que des dirigeants d'entreprise soient indélicats n'est pas nouveau. Que les cabinets d'audit fassent preuve de légèreté ne surprendra personne. Ce qui est nouveau, c'est l'impression que ces pratiques se sont développées de manière épidémique, et pour cause. Tous ceux qui ne croyaient pas à l'existence d'une bulle financière à la fin des années nonante ont été tentés de jouer la montre quand les cours ont commencé à baisser. Une petite exactitude ici, un gros mensonge là, et on pouvait donner l'illusion que la mauvaise passe était temporaire. Avec un peu de chance tout allait rapidement rentrer dans le nouvel ordre des choses, les profits et les cours allaient repartir et, en même temps, effacer le maquillage des comptes. En même temps, les nouveaux héros des affaires qui avaient construit des empires sur les fondations des nouvelles technologies de l'information (AOL-Time Warner, Vivendi, Berstelmann, les opérateurs de télécommunication) ont découvert que les mirages se dissipent quand le soleil se couche. Les mauvaises nouvelles, un temps différées ou volontairement masquées, se sont donc accumulées. Les investisseurs vivent désormais dans l'attente d'autres mauvaise nouvelles, l'une après l'autre. Nul ne sait où va tomber la foudre, mais les nuages sont noirs et la foudre ne peut que continuer à frapper. Peu importe que l'écrasante majorité des entreprises soient honnêtement gérées, il est impossible, de l'extérieur, et parfois même de l'intérieur, de faire la différence entre celles qui cachent encore de vilains secrets et celles qui sont fondamentalement saines. Aujourd'hui, toute entreprise est a priori suspecte. Dans ce climat de panique, les bonnes nouvelles sont ignorées et les mauvaises nouvelles systématiquement exagérées. Les spécialistes parlent d'une montée de l'aversion au risque, mais il s'agit vraiment d'une augmentation faramineuse des risques.

Quant à la faiblesse de la reprise, elle n'est pas encore démontrée. Il y a quelques semaines seulement, beaucoup d'observateurs la tenaient pour ferme, à défaut d'être spectaculaire. Aujourd'hui le pessimisme a repris le dessus. Si la reprise est anémique, les profits des entreprises ne seront pas glorieux et les actions, qui sont une promesse de recevoir une part des profits, apparaissent dès lors encore trop chères. Les mêmes analystes qui vantaient naguère les start-ups en ignorant superbement l'absence de profits passés et à venir, sont aujourd'hui devenus bien sourcilleux. Ils comptent et recomptent les fameux price-earning ratios (le rapport entre prix et profits distribués), et véhiculent le pessimisme ambiant. Evidemment, si les perspectives ne sont pas meilleures que les résultats des douze derniers mois, la grande correction, qui doit solder les comptes de la bulle, n'est pas achevée. Ici encore, on navigue en pleine incertitude, et rien n'est sûr.

Pourquoi alors ces brusques sautes d'humeur? Pour comprendre ce phénomène, on peut décomposer les investisseurs en trois groupes. Il y a d'abord les sauterelles, la masse des investisseurs non professionnels, particuliers et entreprises. Ils ne sont pas bien informés et reçoivent chaque nouvelle comme une surprise. Les moins tenaces ont quitté les marchés boursiers et placé leur argent en obligations, relativement peu rentables mais sûres. Les plus braves ont gardé une part de leurs actions, acceptent des pertes énormes, et sont prêts à sauter et à former un nuage à chaque coup de vent. Il y a ensuite les éléphants, les grands investisseurs institutionnels, fonds de pension et sociétés d'assurances. Ils ont chacun d'énormes portefeuilles qui représentent la garantie de leur pérennité. Bien souvent ils sont soumis à des contraintes de prudence et doivent liquider, à perte, des paquets d'actions parfois considérables lorsque leur valeur baisse ou apparaît menacée. Quand ils se mettent lentement au galop, la terre tremble. Enfin, il y a ceux que l'on peut appeler méchamment les vautours ou, plus gentiment, les troupes d'élite. Ce sont les professionnels de la haute finance. Ils sont en embuscade pour profiter des vols de sauterelles mal informées ou des migrations des éléphants qui manœuvrent lourdement. Ils utilisent des instruments sophistiqués, les produits dits dérivés, qui leur permettent de placer de gros paris sans trop se découvrir. L'incertitude, ils adorent, ils s'en nourrissent. Ils se déplacent rapidement, achetant parfois quand les cours baissent violemment pour revendre quand les cours remontent, et parfois amplifiant les évolutions des marchés en se plaçant en tête du mouvement, juste assez pour vendre avant que la baisse ne se creuse, ou acheter avant que la remontée ne soit achevée.

Tout ceci est-il irrationnel? Oui et non. Individuellement, chacun des acteurs fait son travail. Les sauterelles s'agitent pour prendre le vent, les éléphants manœuvrent pour sauvegarder leurs fonds propres et les troupes d'élite réalisent de jolies opérations en limitant les inévitables dégâts. Mais collectivement les marchés ont perdu la boussole. Leurs réactions instantanées n'ont pas grand-chose à avoir avec ce qui se passe dans le monde réel. Plus inquiétante, cependant, est la possibilité que cette inquiétude et ces bourrasques vont finir par plomber la reprise. Les investisseurs particuliers, qui craignent pour leurs patrimoines, sont peu enclins à dépenser. Les entreprises, qui utilisent les marchés boursiers pour lever les fonds dont elles ont besoin pour leur développement, n'osent pas s'y hasarder et remettent à demain leurs projets qui sont la source de la croissance économique. Les banques, qui prêtent aux entreprises, redoutent de découvrir leurs propres clients dans la liste des scandales, et hésitent à accorder des prêts. Quand la confiance n'est plus là, la récession n'est jamais loin.

Les autorités peuvent-elles faire quelque chose? Elles cherchent à faire revenir la confiance. Elles sont unanimes à décrire un glorieux avenir, mais qui les écoute? Les autorités américaines ont durci la législation qui réglemente la comptabilité d'entreprise, mais les effets ne se feront sentir qu'à l'avenir ou, pire encore pour la confiance, cela pourrait accélérer les révélations de manœuvres douteuses. La Banque Nationale Suisse, courageusement, a été la première à baisser ses taux d'intérêt la semaine dernière, mais la baisse est quelque peu dérisoire face à la violence des à-coups boursiers. Sa marge de manœuvre est désormais quasi épuisée puisque son taux plancher de 0,25% approche le zéro absolu. Mais son action est peut-être porteuse d'espoir puisqu'elle a explicitement reconnu le danger d'une baisse des cours boursiers. Si les autres banques centrales, qui se refusent encore à admettre qu'elles doivent parer à ce danger, devaient suivre l'exemple de la BNS, une action concertée pourrait suivre et, peut-être, rasséréner les marchés financiers. Peut-être.