Matières premières

La chute du pétrole profite aux négociants genevois

L'effondrement des prix du brut n'a pas pénalisé les traders genevois en 2015, bien au contraire. Ceux-ci ont pu effectuer davantage de transactions, en terme de volume, et profiter de la volatilité des prix

Depuis un an et demi, le prix du pétrole est en chute libre. De 110 dollars au mois de juin 2014, le baril de brent est passé à 37 dollars vendredi. En cause: une offre surabondante et un ralentissement de la croissance dans les économies émergentes, Chine en tête.

Pourtant, les négociants en pétrole, dont nombre d’entre eux sont installés à Genève, ne semblent pas être affectés par cette dégringolade. Trafigura a même annoncé cette semaine avoir conclu, le 30 septembre, la «meilleure année de son histoire» en termes de négoce avec, en prime, un bénéfice net en hausse de 6,5% à 1,103 milliard de dollars.

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La situation est plus compliquée pour les sociétés actives dans l’exploration et la production. Mais 2015 devrait être de l’avis des experts un bon cru pour la plupart des acteurs du marché. A commencer par les géants que sont Vitol, Mercuria et Gunvor.

Arbitrage et volatilité

«Les acteurs du négoce ne sont pas exposés au niveau absolu des prix, rappelle ainsi Giacomo Luciani, professeur et codirecteur du programme d’étude «Oil and Gas Leadership» à l’Institut de hautes études internationales et du développement de Genève. Pour eux, la seule chose qui importe c’est la variation des prix et la possibilité de faire de l’arbitrage, poursuit-il. Or, on peut dire qu’ils ont été gâtés cette année question volatilité.»

Après avoir commencé l’année à 48 dollars, le prix du baril de brent est remonté à 70 en milieu d’année avant de chuter, cette semaine, à 37 dollars. Quant aux arbitrages géographiques, de nombreuses opportunités sont apparues suite au développement du pétrole de schiste aux Etats-Unis. Les excédents de produits raffinés américains ont été acheminés vers l’Europe ou l’Amérique du Sud, qui a renforcé ses exports de brut vers l’Asie. «Des cargos de brut venant de l’Afrique de l’Ouest ont également été redirigé vers l’Europe et l’Asie», précise David Fyfe, chef analyste chez Gunvor.

Des volumes plus importants

Pour Michael Hacking, directeur de Mocoh, un négociant basé à Genève, le faible niveau des prix offre d’autres avantages. Il entraîne une baisse des coûts liés à l’assurance, au shipping ou à l’inspection, qui sont liés au prix de cargaisons. Ensuite, plus les prix sont bas, plus les traders peuvent traiter des volumes importants et accroître leurs rendements. «Gagner 1 dollar quand le baril est à 40 est beaucoup plus intéressant que de gagner 1 dollar quand le prix est à 100, précise-t-il. On peut faire plus avec les mêmes lignes de crédit, tout en conservant nos marges.»

Un autre trader genevois, spécialisé dans les produits raffinés, confirme lui aussi cet avantage financier: «Le financement coûte moins cher quand les prix sont bas. On respire donc beaucoup mieux quand le baril est à 35 dollars que lorsqu’il est à 100, car on peut acheter 5 ou 6 cargaisons avec une ligne de crédit de 100 millions plutôt qu’une seule.»

«Enorme contango»

Volatilité, arbitrage, baisse des coûts, financement moins cher. Les négociants genevois ont des raisons d’avoir le sourire. D’autant plus qu’il y a sur le marché un «énorme contango», soulignent les experts. Une situation dans laquelle les prix à termes, pour une livraison dans six mois ou une année, sont plus élevés que pour une livraison immédiate. Cela encourage le stockage de pétrole. «Toutes les cuves sont remplies à ras bord», clament les traders d’une seule voix. «Ce qui ne veut pas dire que l’on peut gagner de l’argent à ne rien faire, précise toutefois l’un d’eux. Car les risques liés à ces opérations, dites cash and carry, sont considérables et demandent une grande expertise.» Et à l’heure actuelle, seules les raffineries les plus performantes permettent vraiment de faire de l’argent à la fin de la période de stockage, selon un autre ancien trader.

Quant à l’avenir, Giacomo Luciani se veut prudent. Le professeur mentionne les difficultés auxquels sont confrontés aujourd’hui certains acteurs pour se financer. Il souligne surtout les embauches qui, selon lui, sont loin d’être «positives». «Les échos que j’ai de mes anciens étudiants ne sont pas forcément très bons, explique-t-il. Et puis dans ma classe cette année j’avais un tiers d’élèves en moins que les autres années, ce qui veut dire que les places en entreprises sont moins nombreuses.»

Alors comment explique-t-il ce décalage entre les bons résultats affichés par les sociétés de négoce et une certaine frilosité à l’embauche? «C’est difficile à dire. Peut-être que les entreprises se montrent prudentes pour l’avenir. Peut-être aussi ont-elles remarqué que les volumes avaient diminué et qu’elles pouvaient faire aujourd’hui de meilleurs profits avec moins d’employés.»

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